Je déclare sur mon honneur que ce récit a pour unique but de
décrire des faits, tels qu'ils se sont enchainés, et en dehors de tout jugement
moral ou politique.
Les lecteurs qui, durant tout un an ou pendant seulement
trois jours, ont effectué leur Service National légal ne verront d'ailleurs
probablement rien que de bien ordinaire à mon histoire. Quant aux autres -c'est
à eux que je dois m'adresser en priorité- ils en saisiront facilement la
logique interne : la quasi-totalité de la vie militaire, prise en temps de
paix, obéit il est vrai à un nombre restreint de règles élémentaires.
C'était donc à moi, deuxième classe Moreno de monter la garde ce soir là. Je trainais mes bottes de cuir serré au bord de la caserne, pendant que la nuit de la fin février gelait ses deux- heures-et-quart du matin. Au-delà des grilles les champs étaient ensemencés de givre et de blé d'hiver. Je suivais des yeux le ronflement des phares d'automobiles sillonner les deux sens de la routenationale, indifférent à mon mal. Le rêve chauffé, confortable, de toilettes libres, où mon tour de garde n'aurait pas eu devant lui ses redoutables cent-cinq minutes de souffrance contenue, passait et repassait planant dans un déluge virtuel d'émail blanc.
Car rien ne serait arrivé si, pour cette nuit-là, je n'avais
un peu trop bu.
Je vous demande de ne pas céder à la tentation de commodes
images d'Épinal: ne laissez surtout pas croire que je sois alcoolique, ni que
l'inaction dans la promiscuité de la chambrée m'ait poussé à la boisson. Non.
Avant de prendre mon tour de faction, j'avais avalé un
pauvre demi-litre de bière brune, qui aurait été bien incapable de m'enivrer.
Mais, par dilution dans ma vessie d'une dose, même homéopathique, du froid dur,
perçant, vous obteniez après réaction l'envie naturelle qui s'y était incrustée
avec fureur. Je me voyais revenu des années en arrière, à la première époque
soumise aux horaires fastidieux : prendre ses précautions, avant d'entrer en
classe.
"Ici le 125ème régiment du Train, et pas le bout d'une
locomotive, pas plus que de cris de hibou, de bruits de cailloux, de choux, de
bijoux, ni de joujoux, rien du tout ,murmurai-je in-petto, mais qu'on m’excuse
: j'ai envie de pisser."
Comme tout factionnaire dans l'exercice de ses fonctions,
j'étais armé. On m'avait confié le pistolet- mitrailleur de modèle
règlementaire. Comment oublier le contact de l'acier du MAT 49, mes mains nues
imbibées du froid ambiant? Sensation oppressante, et je ne pouvais pas m'en débarrasser
-pas plus que de mon envie principale- sans encourir les représailles prévues,
fort et clair, dans le Règlement Militaire Général par cet article, par un
article... qu'il était évidemment trop tard pour apprendre par cœur.
Une surpression anticyclonique tenaillait mon entrejambe de
soldat, mais elle ne dispensait pas du devoir de surveillance, et je continuais
donc d'observer à droite-à gauche, sans grande concentration, il est vrai. A
portée de fusil, j'avisai alors deux peupliers de taille moyenne, mais
magnifiés par le besoin naturel non suivi de satisfaction. Ils avaient eu le
culot de pousser sur le terrain militaire sans attendre les ordres.
"Nom de dieu, la patrouille régulière ne passera par
ici que vers trois heures du matin... Pourquoi ne pas tenter le ? coup
Soutenu par l'espoir
d'exploiter trois quarts d'heure de tranquillité au profit exclusif de ma
vessie, je me sentis passagèrement mieux. Restait une inconnue de taille: la
ronde volante. Cette unité insaisissable -par définition- pouvait surgir à
l'improviste à la barbe du factionnaire trop distrait. Pour chef, je l'avais
noté lors du passage des consignes,
on lui avait donné cette nuit-là le sergent professionnel
Viard. N'importe quelle recrue préférait éviter cet archétype de comique
troupier. J'avais déjà moi-même eu affaire à ce maniaque éprouvé des canulars à
l'usage des casernements. Sa supériorité hiérarchique lui servait surtout à
bâtir impunément des lits en cathédrale, à fanfaronner d'intempestifs
réveille-matin. Toutefois, pendant les nuits de garde, il ne tolérait plus
aucun penchant pour la plaisanterie.
Il m'était physiologiquement interdit de faire le moindre
mouvement brusque, sans risquer un éclatement sans gloire des sphincters. Si je
n'y prenais pas garde, il avait toutes les chances d'intervenir dans moins
d'une heure, au beau milieu de ma faction. Ah! Chers troncs d’arbres! La vessie
gonflée comme un amortisseur neuf, je me découvrais une âme de chien.
A petits pas précieux, j'entamai une approche circonspecte
en direction des peupliers du soulagement. Au diable, les consignes ordonnant
l'immobilisme. Pour me justifier, j'aurais toujours pu invoquer, après coup, le
prétexte d'un mouvement suspect aperçu dans les hautes herbes. Un mètre, deux
mètres, et de trois, tout droit, bercé par le cliquetis du P.M. contre la
sangle de la ceinture. Trop bruyant, cet accessoire risquait de me faire
repérer par la Volante, et moi de me retrouver en butte à un second paragraphe
disciplinaire du
Règlement Militaire Général... j'en avais aussi oublié
jusqu'à l'intitulé. Je décidai de me débarasser provisoirement de mon arme.
Plus loin, je m'empêtrai le pied dans un gros caillou rond.
Je me dis qu'il fournira au retour un point de repère bien visible au milieu de
la nuit. Je décrochai le mousqueton côté crosse et couchai le fusil sur la
pierre.
Me voilà reparti, serré, serré.
Encore un effort.
Oublier la guerre froide.
Oublier ma vessie au bord de l'insurrection.
Ne penser qu'à retarder Hiroshima.
Voici l'arbre -comme un Ecce Homo montant du fond de mon
pantalon. Encore fallait-il contourner le tronc, m'en faire un paravent. De la
fenêtre illuminée du poste de garde pouvaient guetter mes collègues
factionnaires et leurs yeux ennemis.
Les hurlements du sergent pendant l'exercice matinal
résonnaient rétrospectivement à mes oreilles comme autant d'encouragements d'un
bon sens stupide: t'es un homme, Moreno!.. un homme!.. un homme!... J'admet...
J'admet...Je ne le savais que trop.
Clac, clac. Est-ce le son de la catastrophe? J'avais marché
dessus: du côté abrité, un tapis instable recouvrait le sol. Cailloux gris.
Ronds comme des galets. Impossible d'approcher le tronc. Toute la chrétienté
alertée. Urgence, pas le choix. Le deuxième arbre. Ou rien. Si. j'arrivais. à.
durer. encore. une. minute.
Calme.
Surtoutnepascourirbloquerlediaphragmenerespirerquedelapoitrine.
Gagné. A moi de jouer. Le froid avait changé de camp. Face à
l'écorce, l'ouverture de la braguette fut une virtuosité de pianiste,
j'oubliai, je m'oubliai de plus en plus, au fil d'une fluidité sans bornes,
lâcher de cuivres, Te Deum, Ode à la joie, montgolfière, raz de marée.
Je pisse.
Terminé? Déjà ? Dans un silence de fin de bataille, je remis
au garde-à-vous les trois boutons de ma braguette. Je me sentais léger, et
direct, comme les phares qui continuaient à faire droite-gauche sur la route
nationale sans se préoccuper de rien.
Au jugé, j'effectuai une rapide opération de triangulation
au moyen des amers que constituaient les deux peupliers et le poste de garde,
pour repérer la pierre sur laquelle se prélassait mon PM, dernier indice de
l'entorse commise au Règlement. Les bottes de cuir glissèrent au ras du sol. Je
foncai droit, dans un froissement d'herbes. Je n'aurais su dire si leur raideur
était due à la sécheresse, ou bien au gel.
La nuit était toute noire. Aucune des difficultés redoutées
pour localiser le fusil. Il occupait presque exactement la position estimée. Le
canon touchait terre de tout son long. L'arme avait glissé au bas de la pierre.
J'en étais quitte pour un nettoyage-cirage.
Je soulevai le P.M. d'une main. De l'autre, je réajustai le
mousqueton défait. L'intégral recouvrement de ma liberté de mouvement
simplifiait l'opération dans une de ces proportions!.. L'arme paraissait même
plus légère : ma périlleuse expédition arbustive n'avait pas été tentée en
vain.
C'est en m'essayant au porter du P.M. répertorié au chapitre
" Cérémonies Militaires" que j'y constatai un déséquilibre. La crosse
semblait surchargée d'environ deux livres. Ma main remonta le long de la
culasse. De prime abord, au toucher, rien d'anormal. Tout paraissait en ordre,
froid et lisse, abstraction faite des traces de terre. Il restait une dernière
explication rationnelle. Je haussai l'arme au niveau de mes yeux. Je l'examinai
plus à loisir.
Et mes craintes se
concrétisèrent: là où aurait dû se trouver le chargeur plein s'ouvrait un trou
noir. Vide. Perdu ou volé. Cette alternative fut la première pensée qui me vint
à l'esprit. Je jugeai le premier cas le plus plausible. Ma fixation urinaire
pouvait m'avoir conduit à égarer le chargeur. A peu près n'importe où dans les
hautes herbes. Autant lui dire un adieu définitif. Rien à tenter avant le lever
du soleil, c'est à dire -c'était malheureux- après le rituel matinal, quand les
sous-officiers inspectaient en détail l'armement
des recrues. Il me restait une chance. Je m'étais débarrassé du fusil pour du
fusil pour faciliter déplacements. L'objet s'était décroché à ce moment là.
Peut-être. Il fallait que j'aille voir.
Je fis le tour de la pierre. Mes yeux fouillaient par terre.
Faute de chargeur, j'élargis le champ de mes recherches. Impossible d'allumer
quelque lumière que ce fut pour éclairer le sol. Je ne voyais pas grand-chose.
Je finis bien par découvrir des traces d'herbes fraichement piétinée, qui ne
prouvaient rien: mes zig- zags erratiques de détective novice pouvaient en être
eux-mêmes à l'origine.
Le soldat Carlo Moreno céda à l'abandon au bout de cinq
minutes de recherches infructueuses. Si on le trouvait ici ? Si les gars le
voyaient fouiner loin de son emplacement de faction assigné ? Il aurait eu
droit au trou pour un durée minimum... d'une semaine ?.. Quinze jours ?.. Le
temps d'apprendre le chapitre consacré aux abandons de poste de ce foutu
Règlement était bien révolu.
Me voilà pris de court. Perte ou vol, c'était bien égal.
Quelque soit le pied sur lequel j'aurais choisi de danser, aucune explication
ne convaincrait mes supérieurs en uniforme. La disparition pure et simple d'un
chargeur était pour eux une faute militaire essentielle, qui tenait du péché
mortel d'auto- destruction, et pour laquelle il n'y avait pas de pardon sans
châtiment préalable.
La lumière brillait toujours dans le poste de
garde, bien au chaud. Je pensai tenir LA bonne idée. Mes
problèmes ne pouvaient se résoudre que là-bas. Nulle part ailleurs je ne
trouverais un autre chargeur qui, ni vu ni connu, viendrait prendre la place du
mien.
Je partis en courant vers la bicoque en parpaings. Je pliai
les genoux en un déplacement commando impeccable. J'avais été initié à cette
technique moins d'une semaine auparavant. Pourvu qu'elle me permît, à moi
aussi, de passer inapercu.
Le sort des soldats qui gèlent dehors n'intéresse jamais
ceux abrités à l'intérieur. J'atteignis la batisse sans me faire repérer.
Première chance: je trouvai la porte ouverte. A l'intérieur, pas de
conversation, ni de tapage de carton. Toutes respirations retenues et pointes
de pied nécessaires avant de glisser un oeil à l'intérieur. Personne en vue. Le
sergent qui faisait fonction de chef de poste semblait avoir déserté, en
compagnie des deux autres hommes de garde. Il avait peut être décidé une tournée
de surveillance inopinée dans le secteur des grillages. Dans ce cas, il
risquaient d'avoir emporté toutes les armes avec eux, et surtout de constater
rapidement ma disparition de l'endroit où j'étais censé, sinon repousser seul
l'ennemi, du moins signaler ses assauts à mes chefs. Ennemi non identifié, mais
supérieur en nombre, si j'en croyais les consignes stratégiques.
J'entrai. A y écouter de plus près, je pris conscience de
légers ronflements. Ils provenaient de la pièce attenante à la salle
principale, utilisée comme
lieu de repos par la garde descendante. Déduction relevant
de la psychologie militaire de base: une arme devait règlementairement
correspondre à cette présence humaine. Ce raisonnement s'avéra exact. Un
pistolet-mitrailleur était accroché au dos d'une chaise, identique au mien, à
ceci près qu'il portait, lui, son chargeur.
Je résistai à la tentation d'un simple échange standard des
deux armes. Le banal contrôle des numéros des culasses aurait démasqué la
supercherie en un tournemain. Transvaser le chargeur anonyme d'un P.M. sur
l'autre était à peine plus délicat, et nettement plus astucieux. Je libèrai le
chargeur du dormeur d'une traction progressive pour me l'approprier. Sans autre
forme de procès qu'un "clink" élégant accompagné d'un soupir d'aise.
Direction la sortie. Un re-déplacement commando, et je
repris ma place sous la lune. Dehors, il faisait plus février que jamais.
Toutes péripéties confondues, mon tour de garde tirait à sa fin. Ma vessie de soldat était vide et mon pistolet-mitrailleur plein. J'avais un alibi parfait
si la ronde venait à se prendre les pieds dans le chargeur disparu. Idem si le
dormeur que j'avais cambriolé se réveillait et osait donner l'alerte sur le
champ. J'imaginais bien sa tête quand il réaliserait, mais un peu tard, que
c'était à lui de fournir au saut du lit les premières explications, les moins
cohérentes.
De mon côté, je me préparais à répondre avec assurance par le " rien à signaler " d'usage aux questions de la patrouille régulière, seule compagnie autorisée aux factionnaires pendant leurs deux heures de guet désoeuvré. Pour me réchauffer la vue, mon regard divagua sans retenue. Je redécouvrais le pays des civils qui s'étendait au delà des grilles. Je repensais aux nuits où des attroupements de trois ou quatre filles venaient aguerrir là-bas leurs charmes rustiques sur nous autres, les militaires. Vus du canton, nous dégagions un parfum d'exotisme intense. Genre eau de toilette Monoprix. Quoique par cette saison, elles préfèraient minauder du popotin plus au chaud. Personne ne les avait signalées depuis la nuit de Noel...
Un froissement d'herbes agite le long du grillage. Un animal
nocturne furetant à la recherche de nourriture? Les bestioles de poil ou de
plume ne sortent guère de chez elles à cette heure, et par ce froid.
Les herbes se couchent en suivant un rythme régulier,
déterminé, comme une marche au pas. La patrouille? Que serait elle bien allé
faire dans les graminées exemptées de fauchage ? Ces herbes sont hautes, nous
sommes bien d'accord, mais elles ne peuvent camoufler d'homme que s'il se rend
sciemment invisible en rampant sur le sol gelé. Pourtant, seule la présence
d'un être humain pourrait réveiller en moi une telle sensation d'hostilité
latente.
"
'Halte! Qui va là ?
11
La première sommation règlementaire claque dans le froid
comme un réflexe de self-défense. Je pointe mon arme au jugé, en plein sur un
brin malchanceux. Je me rassure. Pas de réaction de la part de la chose
humaine. Elle progresse en silence droit sur moi. Rien non plus du côté du
poste de garde, pourtant à portée de voix. Le soldat assoupi doit tirer la
quintessence des dernières minutes de sommeil que lui laisse le saucissonnage
des nuits de guet en tranches égales de deux heures.
Le sillon s'allonge encore. Il couche sur le sol les tiges
gelées. Je distingue une forme. Pas de doute, elle est bien humaine. Et
d'aspect militaire. Je ne comprend pas. Référons nous aux consignes: toute
patrouille de nuit, qu'elle soit régulière ou volante, devrait comporter un
minimum de trois hommes.
Quel est ce zigoto seul, qui reste sourd aux sommations?
J'ote ostensiblement la sureté qui bloque le percuteur en
position inoffensive. Je rabat le chargeur perpendiculairement à l'arme pour
amener celle-ci en ordre de tir. A nouveau, le métal huilé claque,
distinctement. Et comme ce déplombage en tous points réglementaire signifie
qu'en dépit de tous mes efforts passés, je ne pourrai plus éviter le rapport
circonstancié à mes supérieurs -au diable les cachotteries- je hurle :
"Halte, ou je fais feu!
11
A ce stade, je l'espère, le plaisantin prendra conscience
des risques qu'il encourt. N'asticotez jamais
l'imagination d'un homme armé, surtout quand sa mission
consiste nominalement à se débarasser des intrus. A l'occasion, les mauvaises
blagues tacitement autorisées par les traditions, sinon par le règlement, se
sont retournées contre moi. Cette fois, j'ai le droit de mon côté. Le droit
militaire, s'entend. C'est celui qui s'applique ici et maintenant.
Si j'étais à la maison, chez moi, je me contenterais de
fermer la porte à double tour. Je ne tirerais pas le moindre coup de feu en
l'air. Mais cette agression énigmatique a apporté beaucoup trop d'excitation
pendant un tour de garde commencé par une sordide envie de pisser. J'ai peur.
Mais un peu. J'expérimente l'absence de sensations contraires que doit éprouver
un tireur au moment d'abattre une cible abstraite matérialisée par la seule
trajectoire d'un point lumineux sur un écran de radar. Une impression
sournoise, d'une redoutable nouveauté. Comme si quelque impureté prenait
sourdement possession de mes réflexes.
"Halte ou je fais feu.
Dernière sommation. Troisième stade. Je tire en l'air. Pour
faire plus vrai, les balles passent à l'horizontale par dessus l'intrus couché
dans l'herbe. Il devrait alors se relèver, en criant "du calme" ou
"c'est une blague". Ou les deux à la fois. A moins que le plaisantin
rampant appartienne à une espèce particulièrement portée sur le suicide. Ou
qu'il soit autre chose qu'un plaisantin. Un instant, il parait hésiter, puis
reprend sa progression. Il n'a pas cru à la réalité des coups de feu, il ignore
mon arme, chargée à vif. Je n'ai pas une seule balle qui soit à blanc.
Je vais bien finir par viser à mort. L'obéissance à la même
logique mécanique qui m'a fait m'approprier un chargeur qui ne m'appartenait
pas. Je n'ai rien à regretter. A force de provocations sans fin, la loi
militaire est devenue ma propre loi.
Je vois la silhouette se déplier lentement, comme avec
volupté. Une des mains est engoncée dans une poche de treillis. La démarche de
l'agresseur est confiante, si confiante... Par contrecoup, elle m'emplit,
m'inonde de confusion. Mes mains se crispent partout où elles le peuvent et,
plus bas, une ulcération morbide vient de me mettre l'estomac en lambeaux.
L'homme grossit à vue d'oeil. Le canon de mon P.M. est
fasciné par son nombril. Il accapare tout l'horizon. Comme un avion volant à
haute altitude peut capter mon regard à m'en faire oublier le reste du ciel. Et
sa main libre brandissant une arme de métal est l'amorce.
Je tire, je tire, je tire. J'efface. Je purge corps et ame
brouillés par l'ignorance et la panique. Action.
Horizon dégagé, grace au corps sans vie qui git face contre
terre dans son cercueil d'herbes sèches. Il
est baigné de taches plus sombres, des trous sanglants
calibre 9 millimètres Parabellum. J'entend des cris derrière moi. Il viennent
du poste de garde, sans doute secoué par le bruit des rafales d'arme
automatique.
Il y a le compte. Je le jure. Trois sommations.
Je retourne le cadavre du pied. Uniforme de notre unité, en
plus. Galons luisants de sergent. Le déguisement familier donne à cette
cérémonie expéditive l'apparence rassurante d'un exercice de manœuvres. Pour
plus de précisions, je fais confiance aux lampes torches qui arrivent en
auscultant le terrain. Je fais volte-face. L'une d'entre elles me dévisage. Un
cri et les autres suivent, en ordre.
La garde m'a rejoint. Les ampoules m'aveuglent. Je ne sais à
qui je m'adresse, et encore moins par quel grade appeler le chef des arrivants.
Il faut bien qu'il y ait un chef. Je montre du doigt le cadavre du ci-devant
assaillant qui s'était cru invulnérable. Une torche se détourne de moi. Un voix
annonce dans un sifflement: "Merde. Le sergent Viard...
Je regarde par terre. Le roi de la plaisanterie tient encore
à la main un chargeur de MAT 49 plein. Le mien
Il a cru que je bluffais, que je ne pourrai pas tirer pour
de vrai. Jusqu'au bout.
Mais moi, j'avais tué Viard dans le respect strict et
intégral des consignes: après les trois sommations, faire feu.
Conformément au Règlement Militaire Général, j'ai écopé à la
fois de quinze jours de prisons pour mort d'homme, et d'un mois de vacances
supplémentaire.