jeudi 28 août 2025

Règlement

 


Je déclare sur mon honneur que ce récit a pour unique but de décrire des faits, tels qu'ils se sont enchainés, et en dehors de tout jugement moral ou politique.

Les lecteurs qui, durant tout un an ou pendant seulement trois jours, ont effectué leur Service National légal ne verront d'ailleurs probablement rien que de bien ordinaire à mon histoire. Quant aux autres -c'est à eux que je dois m'adresser en priorité- ils en saisiront facilement la logique interne : la quasi-totalité de la vie militaire, prise en temps de paix, obéit il est vrai à un nombre restreint de règles élémentaires.

C'était donc à moi, deuxième classe Moreno de monter la garde ce soir là. Je trainais mes bottes de cuir serré au bord de la caserne, pendant que la nuit de la fin février gelait ses deux- heures-et-quart du matin. Au-delà des grilles les champs étaient ensemencés de givre et de blé d'hiver. Je suivais des yeux le ronflement des phares d'automobiles sillonner les deux sens de la routenationale, indifférent à mon mal. Le rêve chauffé, confortable, de toilettes libres, où mon tour de garde n'aurait pas eu devant lui ses redoutables cent-cinq minutes de souffrance contenue, passait et repassait planant dans un déluge virtuel d'émail blanc.

Car rien ne serait arrivé si, pour cette nuit-là, je n'avais un peu trop bu. 

Je vous demande de ne pas céder à la tentation de commodes images d'Épinal: ne laissez surtout pas croire que je sois alcoolique, ni que l'inaction dans la promiscuité de la chambrée m'ait poussé à la boisson. Non.

Avant de prendre mon tour de faction, j'avais avalé un pauvre demi-litre de bière brune, qui aurait été bien incapable de m'enivrer. Mais, par dilution dans ma vessie d'une dose, même homéopathique, du froid dur, perçant, vous obteniez après réaction l'envie naturelle qui s'y était incrustée avec fureur. Je me voyais revenu des années en arrière, à la première époque soumise aux horaires fastidieux : prendre ses précautions, avant d'entrer en classe.

"Ici le 125ème régiment du Train, et pas le bout d'une locomotive, pas plus que de cris de hibou, de bruits de cailloux, de choux, de bijoux, ni de joujoux, rien du tout ,murmurai-je in-petto, mais qu'on m’excuse : j'ai envie de pisser."

Comme tout factionnaire dans l'exercice de ses fonctions, j'étais armé. On m'avait confié le pistolet- mitrailleur de modèle règlementaire. Comment oublier le contact de l'acier du MAT 49, mes mains nues imbibées du froid ambiant? Sensation oppressante, et je ne pouvais pas m'en débarrasser -pas plus que de mon envie principale- sans encourir les représailles prévues, fort et clair, dans le Règlement Militaire Général par cet article, par un article... qu'il était évidemment trop tard pour apprendre par cœur.

Une surpression anticyclonique tenaillait mon entrejambe de soldat, mais elle ne dispensait pas du devoir de surveillance, et je continuais donc d'observer à droite-à gauche, sans grande concentration, il est vrai. A portée de fusil, j'avisai alors deux peupliers de taille moyenne, mais magnifiés par le besoin naturel non suivi de satisfaction. Ils avaient eu le culot de pousser sur le terrain militaire sans attendre les ordres.

"Nom de dieu, la patrouille régulière ne passera par ici que vers trois heures du matin... Pourquoi ne pas tenter le ? coup

 

 Soutenu par l'espoir d'exploiter trois quarts d'heure de tranquillité au profit exclusif de ma vessie, je me sentis passagèrement mieux. Restait une inconnue de taille: la ronde volante. Cette unité insaisissable -par définition- pouvait surgir à l'improviste à la barbe du factionnaire trop distrait. Pour chef, je l'avais noté lors du passage des consignes,

on lui avait donné cette nuit-là le sergent professionnel Viard. N'importe quelle recrue préférait éviter cet archétype de comique troupier. J'avais déjà moi-même eu affaire à ce maniaque éprouvé des canulars à l'usage des casernements. Sa supériorité hiérarchique lui servait surtout à bâtir impunément des lits en cathédrale, à fanfaronner d'intempestifs réveille-matin. Toutefois, pendant les nuits de garde, il ne tolérait plus aucun penchant pour la plaisanterie.

Il m'était physiologiquement interdit de faire le moindre mouvement brusque, sans risquer un éclatement sans gloire des sphincters. Si je n'y prenais pas garde, il avait toutes les chances d'intervenir dans moins d'une heure, au beau milieu de ma faction. Ah! Chers troncs d’arbres! La vessie gonflée comme un amortisseur neuf, je me découvrais une âme de chien.

A petits pas précieux, j'entamai une approche circonspecte en direction des peupliers du soulagement. Au diable, les consignes ordonnant l'immobilisme. Pour me justifier, j'aurais toujours pu invoquer, après coup, le prétexte d'un mouvement suspect aperçu dans les hautes herbes. Un mètre, deux mètres, et de trois, tout droit, bercé par le cliquetis du P.M. contre la sangle de la ceinture. Trop bruyant, cet accessoire risquait de me faire repérer par la Volante, et moi de me retrouver en butte à un second paragraphe disciplinaire du

Règlement Militaire Général... j'en avais aussi oublié jusqu'à l'intitulé. Je décidai de me débarasser provisoirement de mon arme.

Plus loin, je m'empêtrai le pied dans un gros caillou rond. Je me dis qu'il fournira au retour un point de repère bien visible au milieu de la nuit. Je décrochai le mousqueton côté crosse et couchai le fusil sur la pierre.

Me voilà reparti, serré, serré.

Encore un effort.

Oublier la guerre froide.

Oublier ma vessie au bord de l'insurrection.

Ne penser qu'à retarder Hiroshima.

Voici l'arbre -comme un Ecce Homo montant du fond de mon pantalon. Encore fallait-il contourner le tronc, m'en faire un paravent. De la fenêtre illuminée du poste de garde pouvaient guetter mes collègues factionnaires et leurs yeux ennemis.

Les hurlements du sergent pendant l'exercice matinal résonnaient rétrospectivement à mes oreilles comme autant d'encouragements d'un bon sens stupide: t'es un homme, Moreno!.. un homme!.. un homme!... J'admet... J'admet...Je ne le savais que trop.

Clac, clac. Est-ce le son de la catastrophe? J'avais marché dessus: du côté abrité, un tapis instable recouvrait le sol. Cailloux gris. Ronds comme des galets. Impossible d'approcher le tronc. Toute la chrétienté alertée. Urgence, pas le choix. Le deuxième arbre. Ou rien. Si. j'arrivais. à. durer. encore. une. minute.

Calme.

Surtoutnepascourirbloquerlediaphragmenerespirerquedelapoitrine.

Gagné. A moi de jouer. Le froid avait changé de camp. Face à l'écorce, l'ouverture de la braguette fut une virtuosité de pianiste, j'oubliai, je m'oubliai de plus en plus, au fil d'une fluidité sans bornes, lâcher de cuivres, Te Deum, Ode à la joie, montgolfière, raz de marée.

Je pisse.

Terminé? Déjà ? Dans un silence de fin de bataille, je remis au garde-à-vous les trois boutons de ma braguette. Je me sentais léger, et direct, comme les phares qui continuaient à faire droite-gauche sur la route nationale sans se préoccuper de rien.

Au jugé, j'effectuai une rapide opération de triangulation au moyen des amers que constituaient les deux peupliers et le poste de garde, pour repérer la pierre sur laquelle se prélassait mon PM, dernier indice de l'entorse commise au Règlement. Les bottes de cuir glissèrent au ras du sol. Je foncai droit, dans un froissement d'herbes. Je n'aurais su dire si leur raideur était due à la sécheresse, ou bien au gel.

La nuit était toute noire. Aucune des difficultés redoutées pour localiser le fusil. Il occupait presque exactement la position estimée. Le canon touchait terre de tout son long. L'arme avait glissé au bas de la pierre. J'en étais quitte pour un nettoyage-cirage.

Je soulevai le P.M. d'une main. De l'autre, je réajustai le mousqueton défait. L'intégral recouvrement de ma liberté de mouvement simplifiait l'opération dans une de ces proportions!.. L'arme paraissait même plus légère : ma périlleuse expédition arbustive n'avait pas été tentée en vain.

C'est en m'essayant au porter du P.M. répertorié au chapitre " Cérémonies Militaires" que j'y constatai un déséquilibre. La crosse semblait surchargée d'environ deux livres. Ma main remonta le long de la culasse. De prime abord, au toucher, rien d'anormal. Tout paraissait en ordre, froid et lisse, abstraction faite des traces de terre. Il restait une dernière explication rationnelle. Je haussai l'arme au niveau de mes yeux. Je l'examinai plus à loisir.

 

  Et mes craintes se concrétisèrent: là où aurait dû se trouver le chargeur plein s'ouvrait un trou noir. Vide. Perdu ou volé. Cette alternative fut la première pensée qui me vint à l'esprit. Je jugeai le premier cas le plus plausible. Ma fixation urinaire pouvait m'avoir conduit à égarer le chargeur. A peu près n'importe où dans les hautes herbes. Autant lui dire un adieu définitif. Rien à tenter avant le lever du soleil, c'est à dire -c'était malheureux- après le rituel matinal, quand les sous-officiers inspectaient en détail  l'armement des recrues. Il me restait une chance. Je m'étais débarrassé du fusil pour du fusil pour faciliter déplacements. L'objet s'était décroché à ce moment là. Peut-être. Il fallait que j'aille voir.

Je fis le tour de la pierre. Mes yeux fouillaient par terre. Faute de chargeur, j'élargis le champ de mes recherches. Impossible d'allumer quelque lumière que ce fut pour éclairer le sol. Je ne voyais pas grand-chose. Je finis bien par découvrir des traces d'herbes fraichement piétinée, qui ne prouvaient rien: mes zig- zags erratiques de détective novice pouvaient en être eux-mêmes à l'origine.

Le soldat Carlo Moreno céda à l'abandon au bout de cinq minutes de recherches infructueuses. Si on le trouvait ici ? Si les gars le voyaient fouiner loin de son emplacement de faction assigné ? Il aurait eu droit au trou pour un durée minimum... d'une semaine ?.. Quinze jours ?.. Le temps d'apprendre le chapitre consacré aux abandons de poste de ce foutu Règlement était bien révolu.

Me voilà pris de court. Perte ou vol, c'était bien égal. Quelque soit le pied sur lequel j'aurais choisi de danser, aucune explication ne convaincrait mes supérieurs en uniforme. La disparition pure et simple d'un chargeur était pour eux une faute militaire essentielle, qui tenait du péché mortel d'auto- destruction, et pour laquelle il n'y avait pas de pardon sans châtiment préalable.

La lumière brillait toujours dans le poste de

garde, bien au chaud. Je pensai tenir LA bonne idée. Mes problèmes ne pouvaient se résoudre que là-bas. Nulle part ailleurs je ne trouverais un autre chargeur qui, ni vu ni connu, viendrait prendre la place du mien.

Je partis en courant vers la bicoque en parpaings. Je pliai les genoux en un déplacement commando impeccable. J'avais été initié à cette technique moins d'une semaine auparavant. Pourvu qu'elle me permît, à moi aussi, de passer inapercu.

Le sort des soldats qui gèlent dehors n'intéresse jamais ceux abrités à l'intérieur. J'atteignis la batisse sans me faire repérer. Première chance: je trouvai la porte ouverte. A l'intérieur, pas de conversation, ni de tapage de carton. Toutes respirations retenues et pointes de pied nécessaires avant de glisser un oeil à l'intérieur. Personne en vue. Le sergent qui faisait fonction de chef de poste semblait avoir déserté, en compagnie des deux autres hommes de garde. Il avait peut être décidé une tournée de surveillance inopinée dans le secteur des grillages. Dans ce cas, il risquaient d'avoir emporté toutes les armes avec eux, et surtout de constater rapidement ma disparition de l'endroit où j'étais censé, sinon repousser seul l'ennemi, du moins signaler ses assauts à mes chefs. Ennemi non identifié, mais supérieur en nombre, si j'en croyais les consignes stratégiques.

J'entrai. A y écouter de plus près, je pris conscience de légers ronflements. Ils provenaient de la pièce attenante à la salle principale, utilisée comme

lieu de repos par la garde descendante. Déduction relevant de la psychologie militaire de base: une arme devait règlementairement correspondre à cette présence humaine. Ce raisonnement s'avéra exact. Un pistolet-mitrailleur était accroché au dos d'une chaise, identique au mien, à ceci près qu'il portait, lui, son chargeur.

Je résistai à la tentation d'un simple échange standard des deux armes. Le banal contrôle des numéros des culasses aurait démasqué la supercherie en un tournemain. Transvaser le chargeur anonyme d'un P.M. sur l'autre était à peine plus délicat, et nettement plus astucieux. Je libèrai le chargeur du dormeur d'une traction progressive pour me l'approprier. Sans autre forme de procès qu'un "clink" élégant accompagné d'un soupir d'aise.

Direction la sortie. Un re-déplacement commando, et je repris ma place sous la lune. Dehors, il faisait plus février que jamais. Toutes péripéties confondues, mon tour de garde tirait à sa fin. Ma vessie de soldat était vide et mon pistolet-mitrailleur plein. J'avais un alibi parfait si la ronde venait à se prendre les pieds dans le chargeur disparu. Idem si le dormeur que j'avais cambriolé se réveillait et osait donner l'alerte sur le champ. J'imaginais bien sa tête quand il réaliserait, mais un peu tard, que c'était à lui de fournir au saut du lit les premières explications, les moins cohérentes.

De mon côté, je me préparais à répondre avec assurance par le " rien à signaler " d'usage aux questions de la patrouille régulière, seule compagnie autorisée aux factionnaires pendant leurs deux heures de guet désoeuvré. Pour me réchauffer la vue, mon regard divagua sans retenue. Je redécouvrais le pays des civils qui s'étendait au delà des grilles. Je repensais aux nuits où des attroupements de trois ou quatre filles venaient aguerrir là-bas leurs charmes rustiques sur nous autres, les militaires. Vus du canton, nous dégagions un parfum d'exotisme intense. Genre eau de toilette Monoprix. Quoique par cette saison, elles préfèraient minauder du popotin plus au chaud. Personne ne les avait signalées depuis la nuit de Noel...

Un froissement d'herbes agite le long du grillage. Un animal nocturne furetant à la recherche de nourriture? Les bestioles de poil ou de plume ne sortent guère de chez elles à cette heure, et par ce froid.

Les herbes se couchent en suivant un rythme régulier, déterminé, comme une marche au pas. La patrouille? Que serait elle bien allé faire dans les graminées exemptées de fauchage ? Ces herbes sont hautes, nous sommes bien d'accord, mais elles ne peuvent camoufler d'homme que s'il se rend sciemment invisible en rampant sur le sol gelé. Pourtant, seule la présence d'un être humain pourrait réveiller en moi une telle sensation d'hostilité latente.

"

'Halte! Qui va là ?

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La première sommation règlementaire claque dans le froid comme un réflexe de self-défense. Je pointe mon arme au jugé, en plein sur un brin malchanceux. Je me rassure. Pas de réaction de la part de la chose humaine. Elle progresse en silence droit sur moi. Rien non plus du côté du poste de garde, pourtant à portée de voix. Le soldat assoupi doit tirer la quintessence des dernières minutes de sommeil que lui laisse le saucissonnage des nuits de guet en tranches égales de deux heures.

Le sillon s'allonge encore. Il couche sur le sol les tiges gelées. Je distingue une forme. Pas de doute, elle est bien humaine. Et d'aspect militaire. Je ne comprend pas. Référons nous aux consignes: toute patrouille de nuit, qu'elle soit régulière ou volante, devrait comporter un minimum de trois hommes.

Quel est ce zigoto seul, qui reste sourd aux sommations?

J'ote ostensiblement la sureté qui bloque le percuteur en position inoffensive. Je rabat le chargeur perpendiculairement à l'arme pour amener celle-ci en ordre de tir. A nouveau, le métal huilé claque, distinctement. Et comme ce déplombage en tous points réglementaire signifie qu'en dépit de tous mes efforts passés, je ne pourrai plus éviter le rapport circonstancié à mes supérieurs -au diable les cachotteries- je hurle : "Halte, ou je fais feu!

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A ce stade, je l'espère, le plaisantin prendra conscience des risques qu'il encourt. N'asticotez jamais

l'imagination d'un homme armé, surtout quand sa mission consiste nominalement à se débarasser des intrus. A l'occasion, les mauvaises blagues tacitement autorisées par les traditions, sinon par le règlement, se sont retournées contre moi. Cette fois, j'ai le droit de mon côté. Le droit militaire, s'entend. C'est celui qui s'applique ici et maintenant.

Si j'étais à la maison, chez moi, je me contenterais de fermer la porte à double tour. Je ne tirerais pas le moindre coup de feu en l'air. Mais cette agression énigmatique a apporté beaucoup trop d'excitation pendant un tour de garde commencé par une sordide envie de pisser. J'ai peur. Mais un peu. J'expérimente l'absence de sensations contraires que doit éprouver un tireur au moment d'abattre une cible abstraite matérialisée par la seule trajectoire d'un point lumineux sur un écran de radar. Une impression sournoise, d'une redoutable nouveauté. Comme si quelque impureté prenait sourdement possession de mes réflexes.

"Halte ou je fais feu.

Dernière sommation. Troisième stade. Je tire en l'air. Pour faire plus vrai, les balles passent à l'horizontale par dessus l'intrus couché dans l'herbe. Il devrait alors se relèver, en criant "du calme" ou "c'est une blague". Ou les deux à la fois. A moins que le plaisantin rampant appartienne à une espèce particulièrement portée sur le suicide. Ou qu'il soit autre chose qu'un plaisantin. Un instant, il parait hésiter, puis reprend sa progression. Il n'a pas cru à la réalité des coups de feu, il ignore mon arme, chargée à vif. Je n'ai pas une seule balle qui soit à blanc.

Je vais bien finir par viser à mort. L'obéissance à la même logique mécanique qui m'a fait m'approprier un chargeur qui ne m'appartenait pas. Je n'ai rien à regretter. A force de provocations sans fin, la loi militaire est devenue ma propre loi.

Je vois la silhouette se déplier lentement, comme avec volupté. Une des mains est engoncée dans une poche de treillis. La démarche de l'agresseur est confiante, si confiante... Par contrecoup, elle m'emplit, m'inonde de confusion. Mes mains se crispent partout où elles le peuvent et, plus bas, une ulcération morbide vient de me mettre l'estomac en lambeaux.

L'homme grossit à vue d'oeil. Le canon de mon P.M. est fasciné par son nombril. Il accapare tout l'horizon. Comme un avion volant à haute altitude peut capter mon regard à m'en faire oublier le reste du ciel. Et sa main libre brandissant une arme de métal est l'amorce.

Je tire, je tire, je tire. J'efface. Je purge corps et ame brouillés par l'ignorance et la panique. Action.

Horizon dégagé, grace au corps sans vie qui git face contre terre dans son cercueil d'herbes sèches. Il

est baigné de taches plus sombres, des trous sanglants calibre 9 millimètres Parabellum. J'entend des cris derrière moi. Il viennent du poste de garde, sans doute secoué par le bruit des rafales d'arme automatique.

Il y a le compte. Je le jure. Trois sommations.

Je retourne le cadavre du pied. Uniforme de notre unité, en plus. Galons luisants de sergent. Le déguisement familier donne à cette cérémonie expéditive l'apparence rassurante d'un exercice de manœuvres. Pour plus de précisions, je fais confiance aux lampes torches qui arrivent en auscultant le terrain. Je fais volte-face. L'une d'entre elles me dévisage. Un cri et les autres suivent, en ordre.

La garde m'a rejoint. Les ampoules m'aveuglent. Je ne sais à qui je m'adresse, et encore moins par quel grade appeler le chef des arrivants. Il faut bien qu'il y ait un chef. Je montre du doigt le cadavre du ci-devant assaillant qui s'était cru invulnérable. Une torche se détourne de moi. Un voix annonce dans un sifflement: "Merde. Le sergent Viard...

Je regarde par terre. Le roi de la plaisanterie tient encore à la main un chargeur de MAT 49 plein. Le mien

Il a cru que je bluffais, que je ne pourrai pas tirer pour de vrai. Jusqu'au bout.

Mais moi, j'avais tué Viard dans le respect strict et intégral des consignes: après les trois sommations, faire feu.

Conformément au Règlement Militaire Général, j'ai écopé à la fois de quinze jours de prisons pour mort d'homme, et d'un mois de vacances supplémentaire.

mercredi 11 septembre 2024


 


Requiem pour une ville perdue au sud de la frontière, à l'ouest du soleil par delà le mur du sommeil. Tout s'effondre, premiers soins, le passage obligé sur les ossements des morts. Ainsi résonne l'écho infini des montagnes, la soif, les eaux étroites. Une vie à coucher dehors. Le poète du désert, le poète de Gaza, ils étaient venus pour l'interprétation des meurtres sur l'autre rive du Jourdain, là où chante l'étoile la chanson de Salomon.

 




jeudi 11 mai 2023

CHAMBRE AVEC TÉLÉPHONE

La sonnerie l'atteignit derrière l'oreille, depuis la cabine téléphonique de l'arrêt du bus numéro 16. La ronde des vélomoteurs pétaradait autour du rond-point enfumé de mélange à six pour cent d'huile. Elle s'arrêta. Au pied des platanes embourgeonnés de frais, à l'exception d'un couple de midinettes en collant ajouré noir, seuls deux types à l'allure de gendarmes en civil paraissaient s'adonner à une activité bien à eux, le blouson entr'ouvert et l'oeil aux aguets. Un dimanche de vacances pascales qui essayait de faire l'intéressant, dans un mois d'avril finissant à coups de giboulées, et d'appels anonymes.
Elle laissa la sonnerie s'éteindre et se rallumer six ou sept fois derrière les vitres de la cabine. Ni les filles, ni les pandores n'y prêtaient la moindre attention.
Une goutte de pluie heurta le verre de ses lunettes, laissant entrevoir la prochaine averse. Chiennerie. Elle se dirigea vers le téléphone abrité. Les deux types lui jetèrent un coup d'oeil distrait avant de se replonger dans l'examen des véhicules. Elle entra dans l'habitacle de verre cerclé d'aluminium brossé alors que les gouttes de pluies s'abattaient sur la place comme des grains de café, entrainant les filles sous l'abri précaire des platanes aux branches à demi-dénudées par la pollution urbaine. L'averse lui ramena en mémoire l'air tombé à pic de "Shelter from the storm", ponctué par le dring entêté du téléphone. Elle toussa pour s'éclaircir la gorge, décrocha le combiné. Au bout du fil, une voix de réceptionniste au ton solennel annonça :
" C'est vous, Madame ? Bon. Ecoutez moi: elle est pratiquement prête."
Malgré son air de pur hasard, c'était bien l'appel qu'elle attendait.
" Bleue ? "dit elle.
Sa voix s'était raidie, comme à l'énoncé d'un mot de passe.
" Pour qui me prenez vous? Evidemment, bleue. Pas de rideaux. Exposée plein ouest, avec une reproduction de ce tableau de Picabia en vis à vis de la fenêtre. La même pièce que celle où... Enfin, vous savez tout cela...
- Oui. "
Une chambre d'hôtel, longue et large, comme l'autre, mais sans mauvaise mémoire.
" Avez vous pensé au numéro sur la porte?
- Le 715. C'est prévu. Je pose la plaque demain matin.
- Bon. Je crois que c'est OK pour moi. Nous avons déjà réglé les conditions du règlement. Rien d'autre ? "
Son correspondant ne répondit pas. Elle crut déceler dans ce silence un embarras soudain.
" Alors ? questionna-t-elle. Un contretemps ?
- C'est à dire... Il y a sur la glace, au dessus du lavabo, une trace que je ne parviens pas à faire enlever.
- Décrivez, ordonna-t-elle, à l'homme au bout du fil.
- Deux demi-cercles, comme l'empreinte d'une bouche. C'est à la fois sec et collant. Ce pourrait être du rouge à lèvres.. Ou du sang.
- Ne vous fatiguez pas, j'ai compris. Croyez vous que ça pourrait être la marque qu'elle utilisait ?
- Sombre, presque violacé. Autant que je m'en souvienne, oui. Je ne voudrais pas jouer le spécialiste, vous avez de ce sujet une connaissance bien plus approfondie que la mienne, mais c'est envisageable.
- Vous ne pouvez vraiment pas le faire disparaître ? "
Le débit de sa voix s'était ralenti net.
" Insoluble. Indélébile. Même à la toile émeri!
- Bon. Si c'est comme ça, je crois que je vais laisser tomber. Merci pour votre franchise.
- Réfléchissez. Je vous garde la chambre jusqu'à la fin de la semaine. Si vous la voulez, vous n'avez qu'à me prévenir. Mon numéro vous est familier. "
La voix raccrocha avec un bruit administratif.
Elle prit une pièce dans sa poche. Pour le prochain coup de fil. Une chambre bleue, en long et en large, presque vierge, laissant le champ libre à tous les recommencements.
Mais une chambre marquée par cette trace, comme si le crime avait irrémédiablement éclaboussé de rouge à lèvres séché le miroir, et le visage de ceux qui se regarderaient dedans. Parfois, la mort avait des moyens d'expression par trop poétiques.
Elle regarda au dehors. Les deux types avaient arrêté une Dauphine blanche. Ils contrôlaient l'identité des passagers, et les deux midinettes pestaient dans leurs tailleurs trempés. La cabine téléphonique restait muette. Non. Il ne s'était rien passé.
Elle rangea la pièce dans sa poche. Pas de coup de téléphone aujourd'hui. Vers la salle d'attente des autobus, elle se mit en route. Elle avait brusquement sommeil, et le temps des chambres à coucher n'était pas encore revenu.

Règlement

  Je déclare sur mon honneur que ce récit a pour unique but de décrire des faits, tels qu'ils se sont enchainés, et en dehors de tout ...