dimanche 12 juillet 2020

Juillet dit oui


   Il se promenait dans le parc . Cétait un dimanche après-midi et la canicule faisait bombance au dessus des platanes, des marronniers et des chaises peintes en vert.

 Tout au long des allées, la poussière prenait très au sérieux son travail de tapis rouge en faveur des badauds et des touristes assoiffés trainant dans leur sillage des envolées nerveuses de pigeons.
 
Il marchait d'un pas aérien, sans doute parce qu'il avait déjeuné en petites quantités: crottin de chavignol et pain-vin.
Cherchant un point agréable ou reposer son regard surchauffé  par le soleil, il trouva sur son chemin une jolie Suèdoise . Elle portait en maillot de bain suèdois .Assise sur la margelle du bassin,  elle lisait un roman suèdois écrit par un Prix nobel de littérature Suèdois. C'était une scène un peu abstraite, toute raffraichie  par le jet d'eau intermittent.
Il songea à sa beauté, délicatement , tel qu'en contemplation d'une oeuvre d'art. Etrangement, d'un seul coup, il se sentait capable de chevaucher un étalon, de parler beau aux monstres légendaires et d'arborer avec prestance une grande tenue de pilote de charrue, comme dans un conte champêtre digne d'intérêt: il était un des personnages de roman que cette jeune femme devait affectionner.
 Il embrassa alors la vue des pelouses où grouillait le monde. C'était celà, oui: l'air qui respirait  la joie évidente des couples se tenant par la main , les grand-mères et leur perruque du dimanche,dont les lorgnons étincelaient comme de petits soleils joueurs au pied de la grande roue, les bateaux tournant  en rond sur le bassin sans penser à mal, le policier municipal poursuivant  un épagneul récalcitrant autour  du kiosque où les cartes postales se vendaient mal. 

 Derrière son roman, la jeune femme blonde glissait de drôles  de regards attendris dans sa direction. Deux pigeons immobiles le fixaient, d'un air très concerné.
 
 Il s'approcha. Il ne traina même pas les pieds. Les cheveux de la jeune suèdoise descendaient jusqu'à mi-nuque et il n'en demandait pas tant. Elle replia ses jambes dans l'attitude familière des petites sirènes dans les ports danois. Son nez blond rosé pointait amicalement vers le sien.  Elle rougit la première et il posa la main sur son épaule ronde, vierge de toute sueur. Elle lui mordit doucement le poignet.
Ils attendirent d'être sortis du jardin pour prononcer un mot, et lui dire que son nom, c'était ... quoi, au juste?.
Lui, il s'était totalement trompé sur son compte. Elle s'appelait Anna, venait de Tampere (Finlande)
 et lisait un livre Knut Hamsun, prix Nobel de Littérature norvégien. Elle avait des pieds adorables, et six  bons centimètres de plus que lui.

jeudi 9 juillet 2020

NOIR ET BLANC

On s’est vus
Au croisement
Au feu rouge
Au rond-point.
Au cédez-le-passage
A la priorité à droite
En double file
Près d’une pompe à essence
Je ne sais plus
Lunettes noires
Regard noir
Frange noire
Humeur noire
Humour noir
C’est en plein midi
La lumière était blanche
C’est autour de minuit
La nuit noire est blanche
Comme la peau
Comme ta peau
Ta voiture
Ta voix
Ton canapé
Ma semaine
Mon bureau
Et la bière qui vient se faire mousser dans le verre.

mardi 23 juin 2020

STATION DEBOUT PENIBLE


La lumière du jour reste tapie à l'extérieur des murailles d'acier précontraint.
J'aurais meilleur temps de rester au lit . Mais il est l'heure de se lever, les néons s'allument d'eux-mêmes à l'apex des longs couloirs. Au petit-déjeuner, il y aura des souris, et la poste électronique est vide , alors, à quoi bon ce cérémonial au symbolisme ridicule.
Est ce vraiment le matin quand je me réveille, comme au lendemain même du génocide?
Suis-je vraiment aujourd'hui âgé d'un jour de plus dans ce temps arithmétique, addition infinie de pulsations d’une rigueur atomique, fixées une fois pour toutes. Chaque matin, je me sens comme responsable d'un crime originel, commis juste la nuit dernière.
La surface des hublots est muette, le vent de sable a interrompu sa course folle le long des méridiens,
Le temps aurait été idéal pour un week-end, j'aurais pu marcher un peu dehors, retourner inscrire mon unique trace sur la couche de loess sur laquelle, à la pause de midi, mes hommes, (et moi portant leurs paquets) nous allions dessiner les plans de châteaux de sable qui, enfin, résisteraient à la tempête.
Je fais ma toilette . Je passe un savon stérile sur mon faux épiderme.
Je n'ai pas changé d'une ride. Pour pouvoir vieillir mes traits il faudrait une imagination que je n'ai pas. Je me sèche dans le flux d'air tiède que recycle le conditionnement d'air. Comme à l'ancre dans la station souterraine, il ne m'est même pas permis de rouiller,.
Je me souviens des heures passées à essayer de rattraper la course des ordinateurs pendant qu'ils répertoriaient le rayonnement invisible des étoiles.
Je pénètre dans la salle de commande. Les écrans dévident leurs nombres. Je décide de lancer ce matin une expérience de biospectroscopie, sachant parfaitement comment exécuter cette routine. Je choisis une configuration de recherche qui privilégie la zone située aux abords immédiats du sol. Le vent de sable est tombé. Les senseurs pointent leur nez vers le ciel dégagé, puis ils élargissent leur angle de couverture. Et si, d’aventure, je découvrais quelque chose, un être animé, un sous- produit de la photosynthèse, comment réagirais-je?
Les processeurs corrèlent les données qui affluent du dehors.
Cette fois encore, ma propre présence ne sera pas détectée.
J'avale mon petit-déjeuner. Je ne dis rien. J'ai comme un certain nombre de souvenirs, mais ce sont autant d'enregistrements fidèles, comme un vin fabriqué prêt à boire sans sa lie. J'ai débranché mon modem intégré, un signal lumineux rouge m'avertit depuis la console centrale. Le système a découvert quelque chose. Sur l'écran, c'est le secteur du cimetière qui clignote, coloré en brun. Traduction: détection d’une forme de vie fossile. J'avais fait semblant d'oublier. J'enclenche le détrompeur qui, par soustraction cohérente, élimine comme faux échos les zones vivantes déja enregistrées au cours d'expériences précédentes.
Les réactions aux coups de sonde des détecteurs disparaissent. Il n'y a plus ici de vie qui vaille.
Avec le "temps", finirai- je par me sentir coupable, comme les survivants des camps de la mort, ou bien l'infinitésimale diminution d'amplitude qui frappe mes signaux neuronaux est elle déjà l'extrême limite de ce que je peux appeler un regret?
Je vais sortir et refaire le parcours fixe du matin. Dans le sas, .(encore un leurre pour ma propre pseudo- conscience ) j'enfile une combinaison respiratoire et vérifie, par routine plus que par nécessité, le niveau de mes stocks énergétiques. J'emporte à lire un dictionnaire électrorganique, que je connais par cœur, et je sors dans ce froid si bénéfique pour la pérennité de mon organisme artificiel.
Sur ma route, insensible, je salue le drapeau perpétuellement hissé dans le vide, je marche dans la lueur grave de notre étoile naine.
Sur ma route, je passe comme à tâtons devant les tombes des hommes, allongés à même la poussière..
             


     

vendredi 1 mai 2020

ARISTOTE ET LUCIEN

Exercice  de style,paru dans le Fanzine "La Fausse Bobine" dans les années 80.

    Dernier étage de l'immeuble, le soir. 

   On ne voit rien dans le couloir et la porte n'a plus de poignée. 

  Attendons que quelqu'un nous ouvre, puis installons nous, en essayant de garder notre calme. Ce n'est pas facile: les verres se remplissent et se vident selon le rituel immuable des gosiers que dessèchent le tabac et les syllogismes. 
 On discute ferme. 
 Avant de retomber dans le domaine public, chaque idée soulevée  par l'assistance  subit au passage la moulinette -supplice des critiques linguistique, subjectiviste ou rationaliste par d'ardents chevaliers arborant les armoiries correspondantes. Dûment mandatés par leurs convictions respectives, ils régatent vent arrière au beau milieu du grand parlement des déclarations péremptoires. 

 Et ils ne se font pas de cadeaux.

  Parmi eux, Lucien est de loin le concurrent le plus performant. Il a poussé jusqu'au sacerdoce cette alchimie explosive qui parvient à effectuer systématiquement la transmutation d'innocentes brises intellectuelles en cyclones idéologiques dévastateurs auxquels personne ne résiste.
  Et surtout pas moi. 
  S'il y a bien longtemps que diverses formes de confusions mentales font, sans succès, le siège de mes pensées, ses assertions à lui me laissent tout de même perplexe. 

 C'est ennuyeux: à défaut de bonne foi, je soupçonne sa compétence en matière de ces vérités universelles, dont il détient une réserve a priori sans fond. Cela ressemble à un long hit-parade de citations copieusement sensées d'où émerge périodiquement cet incontestable numéro un. Je cite. " Le vrai ( ou le réel, ou le vraisemblable, ou la réalité, ou le faux, ou le beau temps, ou la pluie, ou...) est une catégorie au sens aristotélicien du terme, et peu donc, comme toute catégorie, se discuter." 
 Fin de citation. 

 Je reste sans voix.

 Surtout que jusqu'à présent, les catégories servaient principalement à éviter que de minuscules boxeurs se fassent massacrer par des adversaires pesant deux fois et demie leur poids, ou que des ménagères pas très futées forcent de gros œufs à entrer dans de petits coquetiers. 

 Notez que Lucien - comme tout militant du grandiose qui se respecte-  fait sponsoriser ouvertement ses affirmations par Aristote en personne! Un monsieur aux mérites si considérables: philosophe, grec, barbu, plus ou moins copain avec Alexandre le Grand, et surtout mort depuis deux mille ans et des bananes! 
 La seule parade raisonnablement efficace consisterait à faire appel au renfort bienveillant de personnages d'importance comparable. Je pourrais en effet effectuer une savante diversion à l'aide de versets bibliques gravés dans le marbre, contre-attaquer classiquement à grandes envolées marxistes, spinosistes ou wittgensteinaises, voire invoquer la mémoire des toujours disponibles Confucius et Sacha Guitry. 
 Par tempérament, je préfère me sauver en courant, bousculant au passage des bouteilles de vin d'appellation contrôlée, quelques chips à demi écrasés, ainsi qu'un triolet de cigarettes blondes de marque espagnole. 
 Les cigarettes de Lucien. 
 Bien entendu, cette fuite, exclusivement mentale, est une véritable fiction, au contraire des échantillons de nourriture et de boisson, bien tangibles, tout comme les trois cigarettes, à ceci près qu'elles proviennent d'Italie. 
 Bon: je crois qu'il est temps d'examiner les choses plus en détail ensemble, Lucien, vous, moi, plus tous ceux que le sujet intéresse, et qui sont les bienvenus ici. 

 Dans quel type d'univers ai je une chance d'être ce fugitif imaginaire, puisque je ne bouge pas, et pourtant réel, étant donné que je suis moralement déjà parti et que mon cerveau, dixit Descartes, existe ?

  On voit alors Lucien se précipiter discrètement pour vérifier sur la table si les bouteilles tiennent toujours debout. De prime abord, il constate que tel est bien le cas, mais, le temps pour lui d'allumer une de ces fameuses cigarettes italiennes, une large tache vineuse s'étale à l'embouchure d'un Bordeaux patricien paresseusement allongé sur la nappe.

 Voilà qui devient franchement troublant.

 Doit on y voir le signe de mon passage par là, mes pensées de fuite en bandoulière, qui auraient ainsi hérité d'une bien physique légitimité ? Ne s'agit-il pas plutôt d'une vengeance posthume et télékinésique de Saint Émilion, outré de constaté que le vin qui se réclame de lui n'est pas servi à la température idoine ? Ou plus prosaïquement de la maladresse d'un convive dont le nom m'échappe momentanément ? 
  ( Dites à Lucien de ne pas s'énerver, je sais qu'il n'y est pour rien.) 

 Mon dieu, élucider ce triple dilemme nous emmènerait fort loin de la question initiale, a savoir: ma fuite est elle vraie ou fausse ? Nous nous retrouverions entraînés malgré nous dans une minutieuse enquête portant sur le degré d'existence du Saint, de l'au-delà, et du Saint dans l'au-delà et, partant de là, des concepts connexes tels que Dieu, le Diable, le Libre Arbitre, le Petit Jésus, Loth avec Ses Filles, Sodome et Gomorrhe, Jéricho, Bethléem, sans oublier le Bœuf et l'Ane Gris. etc... etc... 

 Pour déterminer avec une certaine vraisemblance l'identité de l'éventuel gaspilleur de crûs classés, une incursion dans le passé tortueux des personnes présentes s'avèrerait également nécessaire.
(encore que la vraisemblance, comme l'affirment avec un si bel ensemble Lucien et Aristote...). 

 Pour peu que certains d'entre eux soient -ou aient été- croyants; ou aient passé quelques jours de vacances en Galilée... 
 Le temps est compté pour tous, y compris pour nos deux philosophant compères. 

 Autant le dire tout de suite : le soir, avant de m'endormir, je m'adonne parfois à de solitaires exercices au sujet desquels j'observe en temps ordinaire une extrême discrétion. Ma main droite, animée d'un mouvement régulier, sème de curieux motifs sombres sur une feuille de papier: j'écris par petites touches d'étranges pièces de théâtre ou des scénarios de films ambigus. ( Si vous avez pensé à quoi que ce soit d'autre, c'est que la vérité vous a trompés.) D'ailleurs, si je disposais encore de cette clairvoyance naïve qui fut la fierté de ma jeunesse, je revendiquerais ma vocation à ne fabriquer que du langage, sans souci aucun  de l'existence pratique des objets et personnages dont je me sers. 

 Je finirais alors par croire que la question du dosage exact de vrai et de faux dans ma production doit rester un sujet réservé strictement à ceux qui n'ont pas d'énigme plus intéressante  à élucider. 

 Pour mon malheur, mon esprit a trop évolué pour se contenter aujourd'hui de raisonnements aussi simplistes. 

 C'est pourquoi je m'aventure jusqu'à l'abus de pouvoir dans la représentation de réalités travesties auxquelles personne ne croit, et qui servent de paravents chinois à d'ignobles mensonges recueillant, eux, l'essentiel des suffrages, comme dans les romans de Garcia Marquez.
  Chimères outrancières et réalisme trivial donnent un exemple idéal de cohabitation réussie dans ces histoires qui relatent sans complexe aucun la vie romancée d'un acteur mal payé jouant, sans y croire lui-même, le rôle d'un écrivain mythomane, mais en apparence seulement. 
 Empêtré dans le silence coupable de la réalité, je réalise souvent que celui qui réussira à dénicher dans ce fatras le domicile exact d'une vérité partie sans laisser d'adresse gagnera par K.O. le droit de lire avec profit l'œuvre intégrale de Raymond Queneau. 
 Dans sa traduction en espéranto. 
 Mais si, tu sais. Le langage créé pour relier tous les hommes, et qu'en fait, personne ne comprend...     
 Pas même toi, cher Lucien.

mercredi 1 avril 2020

APRES LA CHUTE DES COURS


              Écrans d'ordinateurs béants. 
             Réfrigérateurs en mode veille. 
             Des contrats de location commerciale non honorés, des formulaires d'état des lieux vierges qui remplissent les armoires brûlent tout le jour  dans les poêles à sciure vomissant leur fumée par des tuyaux coudés, jaillissant en surplomb des long murs par les doubles vitrages découpés en cercles  à la pointe de diamant.
   Sur l'escalier de secours métallique, des lambeaux de tissus délavés décorent les pointes d'acier qui défendent l'accès des étages supérieurs et l’amiante rampe dans les conduits d’aération.
            Chaque soir, le démarrage des turbines dans la Centrale électrique coïncide avec l'entrée en vigueur du couvre-feu.
  Les lumières s'allument autour du réacteur pendant que  l'éclipse recouvre le reste de la ville.
  Monsieur le Maire a convié tous les Élus de la journée à savourer ce paradoxe du haut de son building. La rumeur populaire et les feuilles volantes à sa solde, lâchées du haut des gratte-ciel municipaux, se font l'écho de ces mondanités. La Salle des fêtes, toute  en hauteur, est inaccessible, hors par les escaliers de béton nu sur lesquels s'ouvrent les portes pare-feu marquées du nom de chaque nouveau  locataire.        
 Je dépose mon porte-documents sur une chaise à roulettes étrangement dépoussiérée  sous un calendrier illustré par les images de quartiers d'affaires internationaux, 
   Je viens d'arriver.
  On me salue de tous cotés.
 Jamais je n'étais monté si haut. .
 Chacun parait attendre  l'ouverture de mon porte-documents.. On m'abreuve des conversations  sur le débit de la Centrale, suffisant-mais pour combien de temps encore- pour alimenter les servitudes extrêmes des buildings construits à la hâte au bord du fleuve royal. .
            Maintenant, Monsieur le Maire parle
            Certains d'entre nous se souviennent encore: Monsieur le Maire, donnant ses réceptions du  dimanche, quand les ascenseurs se refermaient sur les bureaux aux moquettes chargés d'électricité statique,. Monsieur le Maire disant, déjà: "Cette ville m'appartient. Vous en  êtes les hôtes pendant le temps que je jugerai nécessaire."

            Tous admirent la façon dont il a survécu à la ruine de la spéculation, en lançant la mode d'habiter soi-même ses bureaux désaffectés. La croyance qu'il abrite dans son gratte-ciel les Services d'Entretien de la Centrale électrique n'est pas pour lui ôter des suffrages indispensables  lors de la prochaine réunion du Collège   Électoral.

   Malgré la nuit fraichissante, les cocktails tiédissent dans les verres , Monsieur le Maire a pour programme électoral  favori le récit de ses succès passés.
            Au sommet des deux condenseurs  à la silhouette de toupies,  la vapeur témoigne maintenant de l'arrivée de courant électrique frais provenant de la Centrale. Comme moi, les invités semblent ressentir la poussée de tension qui abreuve le réseau, fait briller les lampes, allège la souffrance pleurnicharde du tourne - disques. Un ventilateur à trois pales, recouvert de papier d'aluminium, se met à brasser l'air confiné par le blocage de la climatisation tandis qu’en bas, sur les quais les pêcheurs tentent d'attirer les silures à la flamme de leurs briquets à essence. 
 
  voilà qu'ici, on allume des cigares cubains  et la nouvelle favorite de Monsieur le Maire a placardé sur sa poitrine nue la photographie en couleurs  du grand homme, en plan américain, les bras levés en signe de victoire. Elle se colle aussi, furtivement, contre bien des convives qui ne sauraient ni la saisir, ni la repousser et ne peuvent décemment l’ignorer. Quand arrivera mon tour, que devrai-je faire  au contact de cet aimant fou  qui ne m’appartient pas?
            Dans les bureaux condamnés par la faillite météorique des embryons d’empires technologiques, on parle, lors de  chaque festivité,  des virus qui agitent notre  siècle condamné à recommencer à zéro.  
  Là-haut, chacun affecte de se sentir immunisé: dans un étrange souci de  moralité  on se doit  de boire dans des verres mis en commun, de transmettre  les agents pathogènes au hasard par les plaies des gencives, dans les boissons fermentées qui repassent de main en main. On prend plaisir à ne contaminer que les blessés et les faibles…
Ceux qui sont aujourd’hui intacts le resteront ils tous, lorsque les fêtes seront finies?
            Monsieur le Maire m'exhorte à raconter encore une fois ce que j'ai vu de situations identiques, à Londres et ses Docks reconvertis, dans les cités affairistes de l'Asie qui grattent des cieux impassibles, au pied des Twin-Towers qui ne font plus qu’une. A Sao Paulo où des essaims d’hélicoptères partiellement blindés sautent d’un Condominium à l’autre, en se faufilant souplement entre les balles traçantes surgies des favelas.  Je cite de mémoire les cités oubliées de Chaldée et de l'Akkad affamées par la lente montée du sel dans leur terre trop irriguée. Je suggère l’exode des Mayas délaissant leurs pyramides. Et j’invite chacun à se moquer  de Venise, Venise qui a chaviré dans sa lagune, sous le poids des discours amoureux, comme entraînée par  l’obésité de sa propre caricature.
            Ici au moins, on assiste fièrement au basculement de la vie entre la ville et la Centrale.   
  Dans les rues circulent des faux billets de recommandation autorisant à jouir du spectacle  et qui passent de main en main au gré du marché noir .
            On se complait dans cette projection futuriste des villes qui nous semblent  proches, Chacun devient  un voyageur. Monsieur le Maire paye fort bien pour la description que nous lui faisons des misères voisines. 
  Dans la Salle des Fêtes, les invités cherchent à se protéger à l'ombre de Monsieur le Maire, qui boit de plus en plus vite des liquides de plus en plus chers. La favorite a un verre plein dans chaque main. On s'est assis sur le toit et les premiers corbeaux montent en bandes criardes depuis la ville.
            L'électrophone tourne, le ventilateur tourne, les turbines tournent dans la Centrale  où brûlent les tonnes de  paperasse  abandonnées par la faillite universelle.
   La nuit a vieilli. Monsieur le Maire ne va pas tarder à s'écrouler sur un immense canapé italien, et c’est comme un plongeon  dans le vide,  sous les applaudissements de l'assistance.
            Un interrupteur s’ouvre, quelque part dans une des  pièces du gratte-ciel. La Centrale cesse de ronronner. En quelques secondes, des lumières se rallument sur la ville. 
   Les corbeaux venus migrer par ici se posent sur le dos des fêtards,  et picorent à même leur crane les résidus de la fête.
            Chacun est revenu pour veiller sur l'image de la ville.

Répondeur

    J'ai  conservé  le message, qu'elle a laissé, ivre, sur mon répondeur depuis un dîner de mariage quelque part dans le midi. «Tu ...