samedi 14 décembre 2019

Une humeur égale

 Une histoire  parue dans le magazine policier "Nouvelles Nuits" il y a quelques décennies,  juste après un texte de -excusez du peu- Jean-Bernard Pouy,  et illustrée par Michel Jans .Le texte a été un peu remanié depuis, mais  c'est la version de l'époque , avec ses défauts, que vous avez là.


Six cartouches plein les poches, Fédor revenait du centre ville. Sur son chemin, il croisa les seuls tramways jaunes de la ligne de Ceinture, rentrant

vides au dépôt, et, passant devant la loge de la con­cierge, que son occupante avait déserté quatre mois auparavant dans un dernier sursaut de lucidité, il jeta tout de même un coup d'oeil machinal.

Il était pressé et monta un peu plus rapidement que coutume dans son deux pièces. L'ampoule nue s'alluma dans la cuisine bleue pâle. Il ouvrit le tiroir de la table et en tira un objet qui n'aurait pas dû s'y trouver : un revolver six coups presque neuf, de marque étrangère, qu'il avait récupéré autrefois dans le sillage d'une armée en retraite. Il retourna plusieurs fois dans ses mains cette arme inconnue qu'il n'avait encore jamais utilisée. Mal­gré son ignorance en matière d'armurerie, il en connais­sait le calibre — 45 — car c'était écrit dessus. Il posa les cartouches sur la table et regarda les six bijoux de cuivre secs et denses jouer avec la lumière électrique. Banco.
... je vais cette fois rectifier le tir...

Faire bonne figure au chargement de l'arme se révéla plus malaisé que prévu : il dû s'y reprendre à deux fois au moment de glisser les cartouches dans le barillet. Il lui fallait au moins se délier les doigts de la main s'il ne voulait pas pousser l'amateurisme jusqu'à risquer de rater sa cible. Il passa dans la pièce voisine et en ramena le seul objet de valeur qu'il possédât en dehors de son arme : une trompette. Il s'empara au passage d'un des bols métallique du nécessaire de camping qui lui tenait lieu de vaisselle. Il s'humecta les lèvres et commença à improviser. Les pistons s'enfoncèrent avec vitalité dans le corps de l'instrument. Sur les thèmes classiques d'« Alabama Song » ou de « Stormy Monday » il poussa tout ce qu'il pu de breaks assassins.

Fédor était l'unique locataire du petit immeuble oublié à l'écart du faubourg, rue du 12 mars d'on ne sait quelle année. Un locataire qui avait d'ailleurs perdu l'habitude de payer des loyers que ni quittance ni huis sier ne venait plus exiger depuis bien longtemps, main­tenant ainsi sa situation financière à son niveau habituel de fond de bouteille, ce que sa seule retraite de chemi­not cantonné au service des manoeuvres n'aurait pas permis.

Il aboya un « Tuxedo Junction » adressé à son abs­cence de voisins. Si la trompette bouchée donnait sa pleine mesure dans ses vieilles mains de soliste, le man­que d'applaudissements du public n'avait été qu'une mince affaire d'habitude, le révolver serait encore dans le tiroir, vide.

... je l'ai repéré un soir comme celui-ci...

Quand le morceau fut terminé, il reposa l'instrument sur la table et fit jouer les articulations de ses doigts. Fini pour les exercices. Fédor reprit le revolver. Il était pres­que prêt, mais, avant de se mettre en route, il chercha la nuit à travers les vitres de la cuisine, si opaques que même pendant la journée, l'obscurité semblait y faire une sieste. Il ouvrit les fenêtres. Comme un berceau d'ivoire ciré, le dernier quartier de lune éclairait une arrière-cour qui lui sembla bien moins sordide que les autres soirs maintenant qu'il portait une arme à la main. Parfait : la nuit était effectivement tombée. Les contem­plations seraient pour une autre fois. Il referma les fenê­tres et endossa un imperméable. Le revolver disparut dans sa poche et Fédor descendit les trois étages en direction de la rue.

Quatre cent mètres et aucun réverbère ne séparait son domicile de l'avenue qui, vers la gauche, menait à la ville. C'était à cet endroit que se terminait chaque soir ses promenades d'après-dîner. Quelques minutes de sta­tion à guetter un signe des rares amis qui demeuraient autrefois le long de cette même artère, plus à l'intérieur de la cité. Quand il devinait l'appel de l'un d'eux au loin, il le rejoignait pour passer la soirée à boire ferme. Cer­tains ayant jugé bon de luiprêter une trompette, il lui était arrivé d'en jouer pour leur compagnie. Ces der­niers temps, rien n'apparaissait plus et il rentrait se cou­cher de bonne heure pour s'endormir avec une immense facilité.

... au coin de l'avenue, j'attendais en vain un signe de mes amis...

Parvenu au croisement, Fédor tourna immédiatem­ment à droite, de sorte que si quelqu'un lui avait fait signe, il n'aurait pas pris la peine de le voir. Il marcha, tournant le dos à la ville, puis emprunta une rue trans­versale. Grace à l'étude préalable de son itinéraire sur le plan imprimé au verso du carton publicitaire qu'un

démarcheur étrangement zélé était allé poster jusque chez lui, il savait qu'il ne pouvait plus se perdre : main­tenant, c'était tout droit.

... je m'étais reconnu immédiatement...

Très occupé à éviter les déchets qui trairaient par terre çà et là, il vit trop tard la femme adossée à un mur. La température nocturne était tombée jusqu'au givre, mais elle ne portait qu'un gilet de toile et une jupe ser­rée sans un centimètre de jeu superflu. La couleur vio­lette de ses chaussures de daim ne lui allait pas du tout. Fédor passa à sa hauteur, et ne lui découvrit un air de prostituée que lorsqu'elle le hêla.

— Vingt billets pour une petite scéance ordinaire, debout. Ça irait ?

Il fit d'abord mine de ne pas avoir entendu. Puis, à la réflexion, puisque la fille ne figurait pas sur son plan, la logique personnelle de Fédor lui dicta que cette pré­sence imprévue était forcément destinée à le prévenir. Savoir de quoi pouvait s'avérer utile. Elle lui passa la main sur le ventre. Qui sait ? Peut-être éprouverait-il en compagnie des femmes des sensations vraiment diffé­rentes le lendemain, si jamais il avait la chance de pou­voir recommencer. Vingt billets ? Pour qui pouvait con­server dans la chair la trace d'une existence en passe de se transformer, la somme était modique ; il saisit l'occasion.

Il garda son imperméable et, serrant la jeune femme contre le béton du mur, il lui fit ressentir le plus fort possible le contact de l'arme au travers du vêtement. Elle ne protesta pas et, quand il en eût fini, elle hocha à la fois la tête et les épaules, de sorte qu'il ne distingua pas si elle lui signifiait son encouragement ou son mépris : il n'avait pas eu recours à ces dames depuis belle lurette. Il se rajusta, un brin dépité, et paya rubis sur l'ongle. La fille essaya bien de lui soutirer la pro­messe de revenir, contre un petit rabais, mais il pour­suivit son chemin sans rien dire, le regard perplexe de la prostituée accroché à son dos.

... d'instinct, je l'ai suivi...

Dix heures vingt cliquetaient à sa montre quand il repéra ce qu'il cherchait. Une enseigne lumineuse cli­gnotant les mérites verts et nettoyants d'un liquide ménager dernier cri. Sous le néon, Fédor lu une porte et le numéro 365. Il leva les yeux sur l'immeuble. Du linge de maison en retard s'égouttait depuis le quatrième étage. Bien qu'aussi perdu que celui où il résidait, ce quartier, était bien mieux conservé. Des carrés lumineux arrogants découpaient une façade sur laquelle, avec un peu d'attention, on pouvait apercevoir les traces des anciens ravalements. L'absence çà et là de reflets sous la lune montrait que certains carreaux cassés avaient au moinsété remplacés par des rectangles de carton. Et si, à ces miettes de standing près, le bâtiment vétuste aux pierres écaillées était analogue à celui dont il avait l'usufruit des deux dernières pièces dans une autre ban­lieud, ces différences avaient toutes leur importance. Pour lui, en un sens, elles étaient l'Importance. Toute entière.

... quatre jours à travers la ville, comme Caïn son Abel...

Fédor jeta un coup d'oeil derrière lui dans la rue. Des bidons de pétrole vides abandonnés sur le trottoir cou­paient la vue en de nombreux endroits, mais, apparem­ment, personne ne l'avait suivi. Rien à l'horizon. Même la prostituée avait disparu. Bon. De toutes manières, lui, et lui seul, était armé.


... assez pour me convaincre...

Il poussa la porte du bas. La serrure était coincée en position ouverte. Passant en revue les marches de bois poli, il s'engagea dans l'escalier qu'éclairait une lucarne posée sous la lune. Il trébucha plus d'une fois mais réus­sit à conserver son équilibre et parvint au sixième étage sans se faire autrement remarquer. Il prit le temps de reprendre son souffle et en profita pour inspecter alen­tour. Une seule porte peinte en vert, débouchait abrup­tement sur le palier. Aux bruits de pas des voisins, tom­bant depuis les étages supérieurs, se mêlaient leurs con­versations quotidiennes, insupportablements vivantes, que hâchait l'épaisseur des murs et des plafonds. Der­rière la porte, invisible, un homme se déplaçait. Fédor entendit le son mat, caractéristique de la vaisselle de faïence, qui le suivait d'une pièce à l'autre. De la faïence. Et même si tasses et assiettes avaient été achetées d'occa­sion, même si la décoration manquait, c'était autrement plus luxueux que la quincaillerie d'aluminium extra-maigre dont il devait se contenter. Et à son sens, cette inégalité aurait justifié à elle seule sa présence ici, ainsi que celle de l'arme, dans sa poche.

  Il sonna, et gardant l'index appuyé sur le bouton jusqu'à ce qu'on eût ouvert. Au contre-jour de la lumière électrique, se découpa d'abord une silhouette familière. Mêmes épaules plates, même tête ronde saupoudrée de cheveux courts, mêmes jambes aussi arquées que celles d'un cavalier : un Fédor bis, mais en un peu plus riche, en un peu moins seul. Le revolver était pour lui.

... que cet homme là me ressemblait vraiment trop pour que je laisse le sort le gratifier d'un seul avantage...

Sa vue à peine accoutumée à la lumière, il empoigna le revolver des deux mains, puis fixa l'oeil morne du canon sur la poitrine de l'homme qui marmonnait encore quelque chose à propos de nuit et de dérange­ment, comme Fédor lui même l'eut fait dans de telles circonstances.

Il ferma les yeux et péniblement, débita :

— Vous auriez pu au moins essayer de m'aider.

Et, de six pressions incisives de l'index, il vida le baril­let sur la silhouette sombre qui n'avait rien à dire. Avant que la première question morale ait eu le loisir de se poser, le vin était déjà tiré. Le dernier coup une fois parti, le corps avait fini sa descente vers le plancher délavé du vestibule dont les jointures crissèrent longue­ment sous son poids. Fédor examina le revolver tiède. Il ne se sentait ni soulagé ni coupable, mais seulement étonné par sa prope détermination. Boum, boum, boum, boum, boum, boum. Et, sans un mot plus haut que l'autre, on se retrouvait APRES. Facile. Il avait vrai­ment été stupide de ne pas s'être décidé beaucoup plus tôt. Si facile. Ainsi qu'il l'avait prévu, il réussit même à sortir de là sans regarder le cadavre.

La jeune femme attendait déjà sur le palier. Elle l'observait en silence, tirant sur un cigarette dont l'odeur commençait à étouffer celle de la poudre brûlée. Il reconnu la prostituée, réalisa qu'il n'était plus seul dans le couri.

— Que faites-vous ici ? Vous m'avez suivi...

Ne sachant que dire d'autre, il grimaça et passa dans l'autre main le revolver de métal lourd.

— Curiosité, répliqua-t-elle. je sais reconnaître un revolver quand j'en sens un, et le vôtre m'a fait assez de mal.

Elle retroussa le gilet de 10 cm, là où il y avait son ventre, qu'elle prit à témoin.

—    Regardez-moi ce bleu !

Elle se rajusta, aspira un autre nuage de fumée. Elle ne semblait pas plus effrayée par l'arme qui pendait maintenant au bras de Fédor que lorsque celle-ci était cachée au fond de l'imperméable. Fédor recula d'un pas. Que faire d'elle ? Elle examina son visage.

—    Evidemment. Quand on vous voit de face, tous les deux, on comprend tout. Je m'en doutais un peu. J'ai même pensé un moment que vous étiez son frère jumeau. Une histoire d'héritage, ou quelque chose dans le genre.

— Non, murmura Fédor. Rien qu'une trop forte ressem­blance.

Elle ajouta, en désignant le cadavre étendu que Fédor n'avait pas vu :

—    Il vous ressemble encore plus maintenant qu'il est

mort. Vous ne trouvez pas ?

Rien que de logique : justice était rétablie. Egalité par­faite. Rien à rien. La mort de ce type n'avait pas d'impor­tance ; Fédor, lui, restait en vie, pour deux. Mais cette façon de le lui faire remarquer sonnait comme un aver­tissement.



... n'était-ce pas déjà trop tard...

De tout en haut, une cavalcade déboula, encore loin­taine. Plus bas, mais toujours au-dessus de Fédor, une autre démarche, pesante celle-ci, cognait contre les mar­ches avec lenteur.

— Les voisins du dessus qui rappliquent, dit-elle. Vous auriez du utiliser un silencieux.

Un silencieux ? Encore eut-il fallu pouvoir s'en pro­curer un dans ces banlieues désarmées. A l'inverse, per­sonne ne montait des étages inférieurs pour lui couper la retraite. La fille écrasa sa cigarette du talon, fit demi-tour en lui envoyant de la main un adieu et elle com­mença à redescendre l'escalier sans se presser.

Il passa les quelques secondes qui lui restaient à réflé­chir. Pour un rescapé volontaire, il ne se sentait pas bonne mine. Il ne reconnaissait pas à cette fille la liberté de croire que ce meurtre ne finirait pas, tôt ou tard, par porter ses fruits de justice et de soulagement:

Dommage. Elle n'était pas le genre de témoin qu'il avait cru laisser derrière lui. Trop critique. Il lui restait l'imbécile nécessité de l'effacer aussi de ses lendemains. Dès qu'il l'atteint dans sa ligne de mire, il pressa la détente.

Le revolver n'était pas rechargé ; et il n'avait plus de cartouches.

Il bouscula la fille contre la rambarde, enjamba la des­cente des marches quatre à quatre et surgit dans la rue vide au milieu des bidons renversés. L'APRES se pré­sentait presque aussi mal que L'AVANT.

...n'étais-je pas déjà comme mort AVANT ?
C'est en rentrant chez lui à pied, sans rencontrer âme qui vive, qu'il commença à se convaincre qu'il retrou­verait cette femme blonde. Pour lui faire avouer, coûte que coûte, qu'il avait eu raison de tirer par six fois









mardi 19 novembre 2019

LESSIVE

Ce récit est paru initialement dans le fanzine "Sherlock Holmes-ien" , La Lettre de Baker Street.
 Pour être apprécié, il peut demander un minimum de familiarité avec ce personnage et son univers..

  Les présages étaient on ne peut plus mauvais. 
 Une Mercedes suisse noire lui faisait Taxi depuis l'aéroport,et elle penchait dans les virages comme un corbillard baroque.
 Lui même portait une soutane gris sombre qui le serrait aux aisselles.
 Il se demandait tous les kilomètres si l'employé de l'aéroport ne l'avait pas malgré tout reconnu au passage de la douane. 

  Le chauffeur déposa le Colombien devant le porche de son hôtel.  La bâtisse située à l'écart du village, marquait le départ d'un sentier muletier qui grimpait jusqu'en haut de la montagne. Le bois de la porte principale y était rongé jusqu'à l'os par l'air des montagnes. Par sa vétusté, elle tranchait avec les autres maisons, cossues,  avec sur leurs façades de bois parfois cirées à la chaux vive comme une prospérité sûre d'elle-même, sans histoire.

  Le Colombien régla la course. Il voulut demander au chauffeur à qui on devait s'adresser pour engager au plus bas prix des domestiques. Il réalisa juste à temps qu'il ne parlait pas un traître mot d'alémanique. En faisant comprendre son problème par signes et mimiques, il obtint une réponse en un anglais approximatif, comme descendu en zigzags des sommets de la Haute-Engadine.
 L'entretien du vieux bâtiment ne serait pas une sinécure. Du point de vue de l'employeur, la législation sociale du pays était infiniment plus contraignante que dans son estancia.
  Le taxi s'éloigna, le laissant tout seul avec ses frissons. Il n'éprouvait aucune sympathie pour toute cette fraîcheur et et cet isolement, et les Alpes se dressaient autour de lui comme un cachot d'air pur et de montagnes. 
 Le Colombien poussa un soupir d'octogénaire à la seule idée de se retrouver pour une éternité coincé dans cet hôtel décati. Voilà: une  vie pour amasser dans le commerce de cette poudre blanche, qu'on consomme en lignes droites, de quoi s'offrir une belle retraite, dorée sur tranche, pourque de lointaines et puissantes alliances, opérant à l'échelle de la planète, finissent par se coaliser et envoient dans son pays des essaims d'hélicoptères et des meutes de bergers allemands... 
  Éreintées en l'espace de quelques mois, ses petites affaires! Quel malheur! Dès qu'il avait pu réunir, tenant dans une petite valise un peu d'argent convertible, un faux passeport parfaitement en règle, plus un billet d'avion Lima-Zürich en Classe Economique, il avait en catastrophe fui l'estancia et franchi en contrebande la frontière sud vers le Pérou, sous un déguisement de prêtre catholique. 

 Sa marge de manœuvre était étroite. Dès l'arrivée à l'aéroport de Zürich-Kloten, il avait commencé par changer un billet de dix dollars en zone internationale: mettre des pièces dans la première cabine téléphonique venue. Puis examiner à distance la situation financière de ses différents comptes. Les résultats l'avaient déçu. Il n'y avait plus rien, où presque, dans cette Suisse si éloignée où fructifiait, jusque là, la totalité du magot.  
 
  Il fit rapidement le tour du propriétaire. Pièces vides, abandonnées depuis des décennies. Une pointe de vieux tabac le disputait à l'odeur de moisi. Au dessus de la réception, une pancarte disait "Hôtel des Anglais" en lettres gothiques. Sa première initiative locale fut donc de la décrocher, en attendant de pouvoir un jour lui substituer un "COLUMBIA PALACE" de néons bleu, rouge et jaune, sans discrétion aucune . Les chambres du premier étage étaient encore plus vides et sombres que celles du rez-de-chaussée. Dans un craquement écaillé de peinture verte, il ouvrit tous les volets sur le spectacle déprimant d'une campagne où le temps semblait inépuisable, mais les distractions fort rares. 
  Que faire d'autre? Il n'avait trouvé dans la Confédération qu'une seule et unique banque qui, moyennant l'inévitable prélèvement d'un pourcentage usuraire, avait  tout de même passé outre les consignes financières internationales et débloqué une fraction de ses économies, tout juste suffisante pour financer l'achat d'une bicoque à moitié ruinée dans les montagnes. Au comptant, en vitesse,... et par téléphone, pour ne pas laisser de traces.

   Là-bas, sur les hauteurs, des embruns blancs figés par la distance dans l'humidité du printemps révélaient la présence d'un cascade, et ce fut comme si ce rideau liquide s'interposait telle une grâce entre lui et sa condamnation à l'ennui perpétuel. Il descendit l'escalier, sortit, toujours vêtu de son costume ecclésiastique. D'un seul bloc, il prit la direction de la montagne, les yeux fixés sur la chute d'eau. 

 A chaque pas son impulsion première se renforçait: le débit semblait de plus en plus digne des tropiques. Y-avait-il donc dans ce pays de quoi poursuivre un semblant de vie active? Le soleil, au sommet de sa forme du jour, commençait déjà à percer la couverture nuageuse lorsque l'homme atteignit le haut de la cascade. Il avait le souffle court: l'age et le manque d'habitude de la marche à pied se conjuguaient avec un décalage horaire encore très vigoureux. Il avait également faim et ses jambes flageolaient après tant d'efforts. 
 Tout en bas, la colonne d'eau s'écrasait dans une vasque inaccessible, formant un lac écumant que veillait un public rigide de sapins vert sombre. Le spectacle de la mousse blanche exercait sur le Colombien une intense fascination. Il avait soudain la sensation de se retrouver face à la réincarnation de ses années d'activité et d'abondance. Sans se souvenir s'il sait encore nager, il entra dans le courant agité par la fonte des neiges. Cette neige était de l'eau en poudre, cristalline. Il était immergé jusqu'à mi-pantalon. Par dessus les gros mots de la cataracte, le chuintement aigu d'un violon d'amateur... Il leva les yeux. Au sommet d'un rocher, à contre-jour, une silhouette encore plus imposante que le soleil l'observait,lui. Elle portait une casquette. Sans trop savoir pourquoi, il pensa: " Interpol ". Sa semelle d'appui fit une embardée dans le courant et le corps gris du Colombien s'évanouit à plat-ventre dans un hurlement d'écume. Quand il recouvra ses esprits, il était étendu sur un plancher nu et poussiéreux. Il reconnut son hôtel. Des flammes dansaient dans les ampoules d'un candélabre. Les volets étaient fermés. Il y avait deux étrangers. Ils conversaient entre eux en anglais, avec un accent et usant de tournures de phrase périmées. Leur attention était tout à la fois médicale et inquisitrice. Médecins légistes? Une seringue en verre apparut dans la main du plus âgé des deux hommes qui la remplit et la donna à son condisciple en disant : " La cocaïne de ce monsieur est prête. A vous l'honneur, Holmes. - Merci, Watson. " 
 L'aiguille s'enfonça dans l'épaule du Colombien à travers sa veste trempée, pulsant dans ses veines une fraction de son ancien gagne-pain, et la sirène physiologique annonciatrice d'un très long voyage retentit dans sa poitrine. 
  Bien plus tard, après ce qui ressemblait à un réveil, il lui sembla que les chiens du pays le traquaient en fumant du tabac brun dans des pipes sinueuses, et que les voitures de Police égarées dans la vallée serinaient des sonates sans accompagnement pour violon...   Partout flottait comme une double conscience la présence à peine métaphorique de deux limiers sans age venus plonger l'image pervertie de l'Homme dans l'immense machine à laver des chutes de Reichenbach.

dimanche 27 octobre 2019

UNE CONSPIRATION D'ÉCAILLES




                L’alchimiste Karoly  détache de son éphéméride un dernier feuillet de parchemin.
                L'enluminure indique  en caractères déliés la date du 2 Novembre. En dessous, sur un fond laqué par une encre noire de jais, cette précision à l'usage des profanes:  Fête des Morts.
                L’alchimiste, comprend qu'il ne pourrait plus indéfiniment espérer.
                Ces derniers jours, les pluies sont tombées, glaciales. Elles augurent pour les mois à venir d'un climat tout  aussi rigoureux que celui qui a marqué les trois arrière-saisons passées. Accompagnant le  basculement lunaire, la première neige risque même de tomber d'ici la prochaine semaine. Bientôt, l'hiver redouté recouvrira de sa poigne glaciale cette province à  l'intérieur des terres .  Quel dommage que l'automne n'y fusse qu'un cessez-le-feu furtif, chatoyant, que les deux saisons dominantes semblent se concéder l'une à l'autre entre leurs règnes respectifs.
              Avec l'hiver, cette neige viendra qui les atteindra tous.
                Le passé n'a  rien perdu de son acuité.
                Nous sommes au mois de juin, le jour du solstice d'été, qui est pour la profession un jour de fête et de repos. Il fait un temps de circonstance, beau, sans excès. Ils sont allés tous les deux se reposer au bord du lac, mais l'alchimiste commence déjà à se soucier de son approvisionnement en matières premières  en prévision de la saison froide. Sur son élan, la conversation a abordé la question des projets communs pour l'hiver. Tout contre lui, elle a murmuré.
                " Karoly ?
                - Oui ?
                - J'aurais pu t'avertir, depuis longtemps...
                - De quoi donc? Que se passe-t-il?
                - C'est la neige . C'est elle qui me panique."
                Elle parle d'un ton égal. Sa phrase s'est achevée dans l'étrange sifflement qui trahit chez elle une peur contre laquelle elle se sent sans défense.

                Sans précipitation, comme pour effectuer une expérience délicate, voire désagréable, mais annoncée de longue date, Karoly enfile l'un par dessus l'autre les vêtements de laine ajustée qu'il avait fait tisser pour les mois de chaleur. Un chapeau feutré atterrit sur le sommet de son crane, il endossa une veste légère.
                Une fois équipé pour sortir, il ne lui reste qu'à verser dans une demi-pinte de lait de chèvre tiède une pincée de cumin pilé, prise entre le pouce et le majeur de la main droite, à mélanger et porter à ébullition durant trois périodes standard de son sablier. Ensuite, laisser refroidir dans le coin le plus sombre de la pièce, puis avaler le liquide, d'un trait, en oubliant, pour cette fois, d'en interpréter les nuances du goût. Le tout, avec une économie de mouvements maximale.

                " Tu n'as aucune raison de t'inquiéter. La neige, c'est comme de l'eau, en un peu plus froid.
                - Non, tu te trompes. Chaque flocon a un pouvoir que tu ne peux soupçonner. Chaque  flocon  me percer le corps à jour. Et je dois rester un secret. Et je dois rester un mystère."
                Et au début, il ne voulut pas en croire un mot.
                Karoly se dirige vers la chambre d'amis. Il n'aura plus peur, il ne ressentira à chaque mouvement qu'une simple et légère appréhension, comme un rhumatisme assoupi: la potion a commencé à produire son effort.
                Allongée à cheval sur les lits jumeaux, elle est  là, sous le drap blanc, les couvertures rejetées de part et d'autre du sommier. Il devinait son corps à travers l'épaisseur moite du tissu. Il replia le drap jusqu'au pied du lit, mettant à nu un abdomen, un bassin, puis des jambes de sirène. Il avait toujours du mal à croire que la moitié inférieure de cette femme était recouverte, non de peau d'un rose calme, mais d'un long quinconce d'écailles. Mais sirène, elle l'est, jusque dans son sommeil aux traits inhumains, les yeux grands ouverts.
                Elle ondule de tout son long quand il la soulève, comme une truite qui aurait tout son temps. Quelle paresseuse!.. Elle pèse  lourd dans ses bras, on  dirait qu'il transporte une bûche fraîchement coupée, que sa sève inonde encore.
                Ils franchissent le seuil de la maison dans cet équipage. La fraicheur de Novembre,  homogène, saturée de fines gouttelettes, claque sur l'herbe du chemin, sur les vêtements de l'alchimiste. Elle se condense, étrange parfum, sur les écailles imperméables de son fardeau.
                "Je suis bien placé pour savoir que tes écailles te protégent de tout contact.
                - Mais pas de la neige. Non. Elle les traverse. Aussi facilement que, si tu veux... un trait de soleil peut éclairer l'intérieur de ta chambre   à travers la vitre propre.
                - Si tu avais mal, je connais les remèdes, tu sais.
                - Non. Tu ne peux rien. Une sirène qui permet à quiconque de découvrir en suivant les réactions de son corps comment des entrailles de femme se métamorphosent en celles d'une créature des eaux, est comme un paradoxe résolu,  condamnée à mort. Et toi, je te connais, tu es si curieux. Tu as de si bons yeux...
                La neige, comme un bistouri pendant l'autopsie.
                Les ornières creusent le chemin, de plus en plus profondes, glissantes. Il aperçoit le lac vers lequel il se dirige.
    Son idée a d’abord été de rejoindre la mer -il en apprécie  la profondeur et l'étendue- franchissant à pied les montagnes et les plateaux qui l'en séparent sur des milliers de lieues inhospitalières.
Mais depuis le début de l'été, quand il a appris qu'elle ne passera pas l'hiver, Karoly a beaucoup vieilli. Il préfère maintenant la tranquillité du lac dont les rares habitants sont peu sujets dans la vase aux passions qui agitent les vastes masses océaniques , dans lesquels, au surplus, ses pouvoirs se seraient ouvertement dilués.

                " Que dois je faire ?
                - Karoly, aide moi à partir."

                               La boue du chemin colle à ses chaussures; l'énergie  accumulée dans l'alliance du lait de chèvre et du cumin continue à nourrir ses chevilles tordues, ses épaules ankylosées pour l'aider à tenir. Il lui reste une centaine de coudées à parcourir avant d'atteindre la berge, ses bras humides soutiennent la sirène endormie.
                Karoly progresse, à travers les roseaux qui ceintur ent le lac, une odeur douceatre de vase, de bouleau nain, de poule d'eau lui monte aux narines. En slalomant tant bien que mal entre les dernières flaques, il débouche sur le rivage. Le chemin se prolonge  par un rebord spongieux, large de deux coudés, piétiné par les bestiaux qui viennent s'y abreuver matin et soir. Les deux pieds menacés d'inondation, l'alchimiste se met  en quête d'un endroit sec. Un banc de graviers qui s'enfonce  en pente douce dans le lac lui parait faire l'affaire. S'il écrase les roseaux en un tapis de sol protecteur, il peut  l'atteindre sans se mouiller davantage.
                Une fois à pied- d'œuvre, l'alchimiste se retourna. Du lieu où il se trouvait, il pouvait voir s'élever par dessus sa maison un panache de fumée. Le feu de tourbe allumé à son réveil achève  de se consumer dans la cheminée. Un peu comme pour une s'offrir une simple promenade dans la forêt voisine, il était sorti de chez lui sans prendre aucune disposition particulière, pas même de fermer la porte à clef. Au bord de l'eau, il réalise pleinement qu'il n'a plus l'intention de revenir sur ses pas. Des pas creusés dans la boue et l'herbe par le poids de sa sirène à lui.
                Il observe sa compagne assoupie, ses yeux ouverts ont gardé leur teinte gris-bleu, et il en est un peu déçu, car il a  espéré secrètement qu'ils prennent la couleur gris-vert de l'étang,. Il s'approche du bord de l'eau, portant la sirène à bout de bras. Ne pas la réveiller, surtout maintenant. Ce serait  une hypothèque sur le succès de son pèlerinage, en plus d'une faute de goût inexcusable de la part d'un alchimiste aussi expérimenté. Simplement: la protéger de la neige avant que celle-ci ne tombe. Il abaisse les bras. Bon voyage. La sirène plonge  la tête la première dans l'eau, ainsi qu'un marin mort enseveli en pleine mer. Elle ne fait pas de vagues.
                Une bourse pend  à sa ceinture, maintenue au sec par un lacet noué. L'alchimiste la dégrafe, il y plonge  le poing. Une fine poudre de sel coule entre ses doigts. La quantité d'ingrédients était sans réelle importance Une seule ride de sa paume en aurait retenu assez pour l'usage auquel il le destinait. Il jeta une pincée de poudre dans le lac, en silence, ses pensées concentrées sur son adieu. Nul besoin de transformer le lac en un véritable pot-au-feu d'herbes magiques, ni de proférer d'incantations sophistiquées. La quête de la Pierre Philosophale, du principe universel peut s'identifier au désir de découvrir en toutes choses une ultime simplicité. Karoly n'aura pas à rougir de son innocent stratagème, la transmutation, par une poignée de sel gemme, d'un étang envasé en un océan habitable pour une sirène loin du pays natal.
                Depuis l'autre extrémité du lac, un couple de canards d'eau douce rebutés par le changement de leur milieu naturel s'envole  brusquement. L'alchimiste envoie sa bourse valdinguer dans les roseaux. Il s'éloigne de la berge. Il a  accompli la partie horizontale du parcours et fait maintenant route vers un groupe d'arbres perché sur un épaulement sableux  dominant le lac. Ses mains le font souffrir, elles sont couvertes d'écorchures découpées par les écailles qui la protégeaient comme des pointes de lances, même de ses caresses les plus malhabiles.
 Il essuie  ses paumes sur le tissu de son pantalon, les débarrasse  des dernières traces de sel.
                Seul au milieu d'un bouquet de sapins verts, un mélèze parait  être l'unique végétal sensible à la venue de la saison froide. Les aiguilles jaunies du conifère luisent d'humidité, semblables aux paillettes d'une robe de sirène, le soir; ou aux cheveux fins de cet enfant qu'il n'attendra  plus.
                Au pied de l'arbre, l'alchimiste ôte son chapeau de feutre, sa veste de lin couleur sable, froissée, et il se retrouve, grisonnant, dans sa cinquantaine, frissonnant dans son gilet de peau. Il touche l'écorce du mélèze. Un léger vent d'ouest agite les branchages et soulève un nuage d'aiguilles mortes au dessus du sol. Il prend  l'arbre dans ses bras. Autre temps, autres écailles. Il ressent un peu d'appréhension. Que va t il faire de son vertige congénital ? Il commence à escalader le tronc.
 Un pied, une main, un pied, une main, vers le haut, et toujours trois points de fixation. Etrangement, c'est justement elle, créature de profondeur, qui lui a expliqué comment ne pas perdre l'équilibre, comment garder la tête haute quand on n'a plus les pieds sur terre. Il a oublié de lui demander qui le lui a appris, à elle. L'alchimiste regarde en contrebas. Déjà, le sol ameubli par l'humidité a oublié la trace de ses pas. Monter encore.
                Il parvient à la première fourche, continue, négligeant les possibilités de déviations horizontales que lui offraient les branches, culs-de-sac peuplés de pommes de mélèze vidées de leurs graines. Au bout d'une branche exposée au sud, un écureuil tardif lui fait les yeux doux tout en grignotant une faine de hêtre. Où as tu caché tes écailles, animal des bois, que Karoly l'alchimiste pusse t'entretenir du seul  sujet qu'il connaisse par cœur ? De la vie en dehors de cet arbre, Il n'y a plus rien à raconter qu'il n'ait  déjà vécu à travers du  contact de ses pieds, de ses mains, du ventre, de la poitrine, et de l'écorce. Ou bien d'écailles analogues. Victime de l'absence de repères extérieurs, son vertige a  lui aussi disparu. Il éternue. L'écureuil effrayé, déçu peut-être, saute sur le sapin le plus proche, puis disparait.
                Il poursuit son ascension. Chaque racine d'une nouvelle branche diminue l'épaisseur du tronc, lui ôte un peu de sa substance. L'arbre gardera- il assez de vie pour l'accompagner jusqu'en haut ? L'alchimiste a des fourmis dans les jambes, sur les jambes, une gangue de résine et de copeaux d'écorce recouvre son pantalon. En l'air, un rapace à queue fourchue plane, de plus en plus lent, comme touché par la fraîcheur qui bombarde  la forêt depuis le ciel sans nuages. Les muscles de l'alchimiste se tend ent, s'insurgent contre l'effort.  Et Jusqu'au sommet, combien de branches tentatrices, combien de berceaux confortables ? Le nez collé à l'écorce, il croise des insectes immobilisés, un pic-vert qui, malgré son air décidé, ne finira peut être jamais son coup de bec. Il sent le courant de sève  qui ralentit,  qui bute contre chaque cellule du tronc. Il lui revient en mémoire comment le flux sanguin de la sirène s'arrêtait quand elle parlait de l'hiver. Le va-et-vient de ses membres est  l'unique mouvement qui agite encore le mélèze. Ses mains peuvent empoigner ce qui reste du tronc de l'arbre, réduit à un pouce d'épaisseur. Ses semelles boueuses dérapent sur l'écorce. L'alchimiste hésite, craignant le froid, mais se décide à se débarrasser de ses chaussures. Tour à tour, il secoue une jambe libre. Les souliers tombent, heurtent les basses branches avant de disparaître en entrant en contact avec le sol.
                Quand il arrive au sommet, Karoly  est ramassé sur lui-même, comme un chat sauvage perché sur une brindille à trente coudées de hauteur. Le ciel lui fait comme une voûte de cathédrale monocristalline, aussi vide et pure que se l'imaginait la cosmogonie antique. Tous muscles figés, il tourne  la tête avec précaution. Du haut de leur mutuelle séparation, il peut apercevoir, à la fois la surface lisse du lac où se cache sa sirène, et, au loin, sa maison vide couronnée d'une volute de fumée pétrifiée. Il ne reste plus longtemps à attendre. Chaque cellule animale et végétale s'ouvre comme un coquillage satisfait et exhale dans un doux conciliabule son dernier souffle de vie organique. Le paysage retrouve  l'immobilité des premiers jours. A perte de vue, l'univers redevient totalement minéral.
 Alors commence à survivre un amour de pierre, entre un alchimiste accroché des quatre membres à une aiguille pétrifiée, endormie et tenace, et sa sirène abritée des blessures de la neige dans sa mer gelée personnelle.

dimanche 29 septembre 2019

Conte du Nord

Ce texte est une commande . Il devait illustrer un dossier de subvention pour un voyage d'études au Cap Nord,...qui n'a jamais eu lieu.
Reste cette petite histoire.. que j'aime bien.

 La Première Nuit avait duré si longtemps qu'il n'y avait personne pour s'en souvenir. Puis le soleil pointa le nez au dessus du sol, encore gris et terne de gelée, et la terre se couvrit de points verts. Le soleil continua son ascension. Les points devinrent des taches, les taches s'agrandirent en flaques, les flaques donnèrent naissance à des bois et à des prairies. 
 Au midi de ce premier jour, quand le soleil atteignit son point culminant, survint le bref règne des fleurs. Il précédait de peu la descente vers le premier soir, vers une seconde nuit. 
 Mais celle là, aurait un début,et une fin. 

 Le lendemain, puis les jours suivants, le soleil s'éleva à chaque fois un peu plus dans la voûte céleste. Les couleurs prirent d'innombrables nuances. Quand les lacs se remplirent d'eau, ils adoptèrent le bleu du ciel. C'était le signe que le monde commençait à se douter de sa propre existence. Et c'est lorsque le soleil redressa sa course au lieu d'aller se coucher après avoir effleuré l'horizon, que toutes sortes de créatures à poil, à plumes ou portant écailles se mirent à marcher partout, à faire de l'ombre par terre ou à nager entre deux eaux. Les animaux envahissaient la scène, à leur tour. Le monde était ainsi créé. 
 Les êtres vivants trouvèrent tout d'abord la terre à leur goût Elle paraissait suffisamment vaste et colorée pour y vivre tous ensemble. Comme il était temps d'apprendre comment se comporter en société, ils se regardèrent les uns les autres. Là, ils se rendirent compte que les habitants de l'univers étaient, au physique, aussi dissemblables que possible. Certains portaient des cornes, d'autres des défenses, des crinières, des ouies, des trompes, des écailles qui changeaient de couleur. Quelle pouvait bien être l'utilité de pareils accessoires? A quoi, à qui, pouvait on bien soi-même ressembler? Comment distinguer a priori un congénère d'un ennemi, une proie comestible d'un prédateur, un partenaire du sexe opposé d'une bête inutilisable? 
 C'est que, si tous les animaux avaient hérité d'un nom, il leur manquait encore cet autre attribut essentiel à la vie: un visage bien à eux. L'inaction prit alors possession des esprits désemparés par le doute; déjà, la faim, la solitude commençaient leur inéluctable travail d'érosion. Pendant que le soleil toujours éveillé faisait des vagues en plein jour, le monde vivant était malade de sa propre paix. Une paix sans espoir de guérison, faute de possibilités d'agir, dans un sens ou dans l'autre. 
 Cette tranquillité cher payée aurait pu se prolonger indéfiniment si, un jour, les ombres des uns et des autres ne s'étaient allongées sur le sol au point de se rejoindre. L'été de la création touchait à sa fin. La nuit allait de nouveau tomber, il deviendrait impossible de voir, et, de facto, de reconnaître qui que ce fût dans les ténèbres. Il fallait donc bien tenter quelque chose. 
 Alors, l'Homme se montra. Bien qu'arrivé avec retard dans son petit coin de la création, il marchait à son rythme, sans se presser. Jusqu'alors, il ne s'était pas fait plus remarquer que d'autres animaux. Lorsqu'il fit tout à fait sombre, au lieu de se coucher effrayée par le poids des étoiles, comme tout le monde, cette créature du soir alluma une sorte de soleil portatif à l'aide de cailloux et de morceaux de bois. Craintifs, les animaux n'osèrent s'en approcher. Même les plus hardis d'entre eux attendirent jusqu'au matin l'extinction du petit soleil avant d'aller aux informations. Ils pressentaient confusément que celui qui était capable de surmonter la nuit par ses propres moyens, et bien qu'il parut aussi seul et affamé qu'eux, devait avoir son idée  sur la façon de régler la crise d'identité à laquelle tous se trouvaient confrontés. 
 L'homme s'adressa à la délégation avec dans la voix un calme qu'il était lui-même loin de ressentir. En préalable à toute discussion, il s'attribua d'office l'usage exclusif du feu, refusant d'en révéler la nature, dont il ne savait d'ailleurs pratiquement rien. 
  Par contre, il ne cacha pas bien longtemps son ignorance du monde et de son fonctionnement et  il se mit donc à raconter une légende  -l'imagination, c'est bien connu, occupant immédiatement le terrain laissé vierge par le savoir-

 " Voilà ce que m'a enseigné le Soleil pendant que je suivait des yeux sa course dans le  ciel: Il vous faudra marcher longtemps vers le Nord,  en me tournant le dos, jusqu'à l'extrémité sombre du monde. Et c'est là bas , dans ce lieu inconnu,  hors de toute présence  et ou toute vie est absente,  que chacun pourra  découvrir son propre visage. 

  L'Homme fit une pause avant de reprendre son discours. 

 "Il y a, bien entendu, une condition à remplir: que les voyageurs parviennent en ce lieu avant que les jours ne raccourcissent tant qu'il finissent par se fondre dans la nuit . 
  Sinon, les malheureux  disparaitront tous  définitivement les uns pour les autres, car cette dernière nuit-là, soyez en certains,n'aura pas d'autre fin que le néant. 
  Et à ce monde et à ses habitants, tous nés du hasard, il ne sera pas donné de seconde chance." 
  Les animaux frémirent. Le discours avait fait son petit effet. L'Homme redevint concret. 

  "Le problème se pose en ces termes: êtes vous -oui ou non- tous prêts à entreprendre sans tarder le voyage, même sans savoir combien de temps il pourrait durer? Et si nous réussissons à atteindre notre but, à supporter pour toujours toutes les conséquences de la révélation? " 

 Les animaux demandèrent une nuit de réflexion. 

  Chacun l'employa dans son abri à soupeser le pour et le contre. 
  Mais le lendemain, d'un commun accord, ils décidèrent, signe des temps, qu'ils préféraient savoir la vérité. Ils se mirent donc en route de concert. Ils marchèrent de jour derrière l'Homme, et dormirent la nuit à l'écart du feu que celui-ci allumait chaque soir. A la traversée des landes, ils écrasèrent les toutes dernières fleurs. Les poissons descendirent les fleuves, les oiseaux escortant la troupe sans se permettre de prendre trop d'avance. Il fallut contourner les marais (ou bien apprendre en vitesse à nager) et, au fur et à mesure que l'on progressait, lutter contre la faim qui poussait dans les ventres.   

 Le but inconnu s'approchant, on passait, en proportion, de moins en moins longtemps à avancer, à espérer qu'à dormir et à avoir peur.  Le soleil s'abaissait dangereusement sur l'horizon, le froid agrippait de plus en plus les corps, comme si l'univers entier s'en retournait vers la nuit des indénombrables premiers jours. Un très bref matin, en qui se confondaient également un midi et un soir, on entendit une rumeur lointaine, à la manière du bruit d'un vol d'oiseaux. On se mit à marcher aussi vite que la fatigue accumulée durant le long voyage  le permettait encore. Durant les quelques minutes de clarté diurne, la limite supérieure de la courbe terrestre rognait déjà en partie le disque solaire. Bientôt, le temps allait  manquer.  

 Au détour d'une colline, dans la pénombre naissante, une haute masse translucide se détacha furtivement sur une étendue d'eau sans fond. Elle disparut presque aussitôt avec les dernières lueurs du jour. 
 Et l'Homme dit: " Voici la mer. " 

  La nuit suivante, tous restèrent éveillés. Disposerait-on d'un jour de lumière supplémentaire pour en avoir le coeur net ? Ou bien avait-on déjà rencontré la fin du monde? Tous subirent durant cette nuit passée en plein vent les attaques conjointes du gel et de l'inquiètude. L'Homme avait déjà démontré qu'ils croyait aux vertus de l'action. A minuit -il pensait, lui, que reviendrait un autre matin- il tira du foyer un brandon incandescent et mit le pas sur le mystèrieuse scène entrevue au crépuscule, dans l'espoir de suppléer par la flamme à l'absence de soleil. Et, il faut le dire aussi, de prouver définitivement sa supériorité. Il s'approcha: celà ressemblait à une montagne. Il colla son visage contre une surface gelée, et y amena au plus près le tison. Sous cet éclairage, traquées par les ombres environnantes, dansèrent des taches plus claires: des lambeaux de visage, des chairs aux contours incohérents. Tout ceci ne suffisait pas pour former un autoportrait . La paroi se mit à fondre. Dépité, l'Homme s'en retourna vers ce feu qui ne contenait pas assez de lumière.  Et il eut lui aussi son tête-à-tête avec la peur. 
  Les heures passèrent. Une vague lumière monta paresseusement du sud, sans se décider franchement à éclairer la présence massive entr'apercue la veille. Chacun, poissons y compris, retint son souffle. Enfin, un croissant de soleil ténu se hissa au dessus de l'horizon. Des rayons jaunes vinrent frapper une falaise lisse, étincelante de glace. Et là, en face d'eux, pendant àpeine quelques secondes, les animaux et l'Homme encore réunis reçurent leur propre visage. Les élans virent leurs bois, les chouettes leurs yeux noirs grands ouverts, et l'Homme son sourire un peu bête. 
  Avant que la nuit ne se referme pour l'hiver, chacun prit conscience à sa mesure de la place qui lui revenait dans la création. Le renard apercut l'appétissant lapin, l'épervier le tendre lemming, l'Homme l'excellent renne. 
  L'obscurité durerait sans doute fort longtemps, mais la faim finirait par disparaitre. Car  lorsque le soleil reviendrait, la chasse serait ouverte. 
  Le monde pourrait alors véritablement commencer.

samedi 27 octobre 2018

Dans la cave

   L'homme est couché là, contre le mur, sur une vieille couverture bigarrée.
   Dans la cave traine une légère odeur de sable humide et de vin bouchonné. Un souffle de vent traverse l’air en provenance d’une porte entrou’verte .
 Une lumière jaune vient du haut d’un soupirail, en passant par les insterstices d’un volet de bois au planches disjointes , et comme tous les étés, vers midi, elle éclaire la rangée entamée de bouteilles de Bordeaux alignées sur le casier métallique.
Les bouteilles ont beaucoup voyagé entre un sous-sol de province, un box en banlieue parisienne , une pièce fraiche orientée au nord dans une petite ville de la Forêt Noire, et même quelque temps dans un garage, protégées par une armoire de conservation high-tech réglée sur 11°. 

  Elles ont  dernièrement élu domicile sous cette grande maison dans un hameau perdu dans la campagne . Elle ont maintenant presque atteint 20 ans d’âge. La robe du vin a pris des nuances légèrement tuilée, et sur certaines l’étiquette commence à se décoller.
  La plupart des bouteilles ont déjà été vidées lors d’évènements importants, où dans des circonstances fortuites : deux soirées de deuils, quelques revues de chantier, une fête de voisinage, trois déménagements , une demi douzaine de fêtes de famille.
  Le reste du lot a pris la poussière, couche après couche Les araignées ont accumulé leur toiles entre les montants du casier, et personne ne vient plus piocher dedans, comme si les propriétaires des lieux voulaient oublier jusqu’à leur existence, ou espéraient ne plus jamais avoir à descendre dans la cave pour les déboucher en sa présence..
  L'homme est endormi là , derrière le mur, tapi dans l’ombre, immobile, presque serein . Son cœur bat en sourdine comme pour ne pas déranger le repos des bouteilles, tandis qu’au dessus du plafond de briques, dans la maison, il perçoit les bruits sourds d’une vie qui semble continuer.
Dehors, à intervalles réguliers, on entend , comme le son d'une flute plaintive, le cri d’un crapaud accoucheur. Il rythme, doucement, le poids grandissant de l’oubli dans l’été qui finit. 


A un moment, il entrouvre les volets. Dehors comme une couverture de toile rêche piquée par dessus un manteau de laine grossière, est planté un paysage d’automne, jaune et brun, un paysage vespéral plongeant vers l’heure bleue ,avec ses nuages en forme de fruits trop mûrs,. Au loin, il entend les derniers vols de grues à le recherche de courants ascendant pour faciliter leur migration vers le sud. Pendant un instant, il y a une hésitation et le soleil jaune et bas, la lune gibbeuse et la multitude des galaxies disparaissent derrière l’obscurité. Puis une étoile se rallume, elle reste fixe dans le ciel et son terne éclat n’indique aucune direction à suivre. Il lui semble que son coeur se met à genoux. Il verrouille le volet, en pensant: «Et moi, j'attends ici ceux qui ne reviendront pas.»

Répondeur

    J'ai  conservé  le message, qu'elle a laissé, ivre, sur mon répondeur depuis un dîner de mariage quelque part dans le midi. «Tu ...